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Vodkaster prépare MovieSwap et lance un défi à l’industrie du film

Créé en 2008, Vodkaster était initialement une plateforme vidéo gratuite et collaborative dédiée aux extraits de films, pour se transformer peu à peu en réseau social consacré aux critiques du 7ème art en 140 caractères. Depuis, la start-up française a fait du chemin pour proposer d’abord un service d’achat et de revente de DVD numérisés et aujourd’hui un service mondial d’échange de DVD de façon totalement dématérialisée.

Un premier essai avec un service d’achat et de revente de DVD dématérialisés

En fusionnant en 2014 avec la start-up Riplay éditrice d’un service de dématérialisation des CD et des DVD pour un stockage au sein d’un cloud, Vodkaster opérait son premier virage stratégique pour se transformer en véritable service d’achat et de revente de DVD en ligne la même année. Cette plateforme innovante propose en effet à ses utilisateurs de lui envoyer leurs collections de DVD physiques afin de les numériser et de les conserver au sein de ses locaux. Les utilisateurs de Vodkaster peuvent ainsi se constituer une bibliothèque numérique de films et de séries qu’ils possédaient initialement en format physique ; bibliothèque qu’ils peuvent consulter et consommer via leur espace personnel en ligne[1], mais aussi faire évoluer en vendant ou achetant les DVD auprès des autres utilisateurs du site, ce dernier se rémunérant par une commission sur chaque vente. Quant aux DVD physiques, ils restent constamment en possession de Vodkaster malgré leurs différents changements de propriétaire, ce dernier pouvant toujours réclamer l’envoi du DVD auprès du service dont le visionnage ne sera alors plus accessible en ligne. Ce sont ainsi 11 000 films qui ont été numérisés grâce à l’envoi de plus de 200 000 DVD, faisant de Vodkaster une immense vidéothèque en ligne.

Pour attirer de nouveaux adhérents à son service[2], la start-up française proposa aux pirates habitués au téléchargement illégal, de souscrire à son offre en échange d’un bon d’achat de 10€ utilisable pour acheter des DVD en ligne via sa plateforme contre signature d’une charte les engageant à ne plus télécharger illégalement. En plus de proposer une alternative au piratage, Vodkaster lança en septembre 2014 une campagne de recrutement d’abonnés dénommée « Notflix » comparant son catalogue de films disponibles sur son service avec celui de Netflix. En effet, le service de SVoD américain est obligé de se conformer à la chronologie des médias qui impose d’attendre 3 ans après la sortie des films en salle pour pouvoir les proposer à la diffusion, alors que les DVD des films présents sur Vodkaster sont disponibles à la vente 4 mois après la sortie en salle.

Le DVD comme « monnaie d’échange » sur Movieswap

aEn ce début d’année 2016, Vodkaster opère son second virage stratégique à travers la création de Movieswap, annoncé il y a 15 jours sur les réseaux sociaux via le hashtag #Freethemovies, en amont de la présence de l’entreprise française au SXSW en ce moment aux Etats-Unis. L’objectif de Movieswap est de donner une seconde vie aux plus de 25 milliards de DVD vendus depuis 15 ans à travers le monde. Par le biais d’une campagne de financement sur Kickstarter, la start-up tricolore expose son nouveau projet : chaque utilisateur peut « swapper » c’est-à-dire échanger ses DVD dématérialisés à travers la plateforme Movieswap, dont la version beta sera présentée au mois d’août. En clair, il s’agit de constituer un catalogue collaboratif commun de films mis en ligne grâce à la numérisation des DVD des utilisateurs[3], dont l’accès sera réservé aux seuls internautes payant un abonnement mensuel[4]. Celui-ci sera en revanche gratuit « à vie » pour tous les contributeurs de Kickstarter, ces derniers ayant été nombreux à se mobiliser. En effet, le seuil de 35 000€ nécessaire pour le financement de la plateforme a été atteint en seulement 72h, sachant que 60% des contributions ne viennent pas de France, Movieswap visant clairement à s’étendre à l’international.

Movieswap tend à se différencier des autres services de visionnage en ligne pour proposer une expérience inédite à ses utilisateurs. La différence avec un service de SVoD tient dans la profondeur et la fraicheur du catalogue mais également dans l’utilisation du streaming : alors que sur Netflix ou Canalplay le même film peut être visionné simultanément par des milliers de personnes, sur Movieswap le nombre de personnes pouvant regarder un film en particulier sera égal au nombre de personnes ayant partagé le DVD du film en question. La profondeur du catalogue repose pour sa part sur le nombre de titres différents qui seront proposés à l’échange par les utilisateurs : dans l’hypothèse où des milliers d’utilisateurs mettent en ligne un seul et même film, ce film sera visionnable par le même nombre d’internautes mais le catalogue ne sera composé que d’un seul titre. Enfin, pour rendre l’expérience d’échanges de DVD via Movieswap aussi réelle que possible qu’un échange physique, un DVD ne pourra plus être visionnable par son propriétaire d’origine à partir du moment où il l’aura échangé pour en visionner un autre. Ainsi, contrairement au premier service développé par Vodkaster, Movieswap intronise le DVD comme « moyen d’échange » pour avoir accès au visionnage d’un autre DVD.

Des contours juridiques encore fragiles

Juridiquement, Movieswap se fonde sur le principe du « first sale doctrine » du copyright américain, selon lequel l’acheteur d’un DVD a le droit de le revendre, de le prêter ou de l’échanger. En effet, Movieswap ne constitue pas une plateforme de diffusion comme le sont Netflix ou Spotify, mais un service d’échanges de DVD physiques dont le visionnage se fait en ligne. Ainsi l’entreprise n’a pas à acheter les droits de diffusion des films proposés aux utilisateurs puisque les œuvres proviennent des DVD achetés légalement par les utilisateurs.

Quant au visionnage, il s’effectue uniquement via l’espace personnel de l’utilisateur qui a échangé le film, et non à un large public à qui l’on diffuserait le film simultanément[5]. C’est sur cette notion de non-diffusion à un large public que pourrait s’appuyer Movieswap en cas de conflit avec les studios. Ces derniers considèrent que le nouveau service ne bénéficie d’aucune autorisation pour développer une telle solution selon un de leurs représentants interrogé par Variety[6]. De plus, pour assurer que le principe d’échange reste la pierre angulaire du service et surtout pour éviter qu’il soit assimilé à un service de streaming illégal, la création d’un compte s’accompagnera obligatoirement de l’ajout d’un DVD offert par le site dans la bibliothèque numérique de l’utilisateur, à moins que ce dernier ne décide d’envoyer ses propres DVD physiques à Movieswap afin qu’ils soient numérisés.

Une autre question pourrait poser des difficultés à l’entreprise française : le zonage des DVD. La limitation géographique de la lecture des DVD physiques permet aux studios de contrôler la territorialité des droits. Or, Movieswap, qui s’adresse à un public international, pourra proposer la numérisation des DVD issus des zones non-européennes. Ainsi, dans l’hypothèse où un DVD détenu par un citoyen américain soit proposé à l’échange sur Movieswap, un utilisateur français pourrait très bien échanger et visionner ce film alors qu’il se trouve toujours en salle dans l’Hexagone ou qu’il n’est pas proposé à la vente en physique sur le territoire.

Selon les dernières informations communiquées par Movieswap via les commentaires de leur page Kickstarter[7], l’entreprise française est en discussion avec les studios américains pour parer à toute poursuite judiciaire. Vodkaster veut ainsi éviter le précédent de My.Mp3.com qui proposait déjà aux internautes d’enregistrer numériquement et d’écouter en streaming les albums qu’ils avaient préalablement acheté en version CD, et qui avait été poursuivi en justice par les majors en 2000[8]. Un arrangement fut cependant trouvé entre les parties mais qui ruina financièrement le site Internet alors contraint de fermer son service.

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[1] Accessible depuis n’importe quelle connexion ADSL sur PC, Mac, devices Android et iOS, les box Free « mini4K » et Bouygues Télécom « Miami »

[2] Le nombre de membres de la communauté Vodkaster n’a jamais été communiqué

[3] Opération technique opérée par Vodkaster

[4] Le montant de l’abonnement mensuel n’a toujours pas été communiqué officiellement

[5] La diffusion à un large public sans autorisation des ayants droit est illégale que ce soit en droit français ou en droit américain

[6]Are either of these services kosher? No way, says one exec at a large studio: Such sites “are not in any way authorized to either rip or stream our content,” said the source, who requested anonymityhttp://variety.com/2016/digital/news/movie-streaming-legal-vidangel-movieswap-dvd-1201726450/

[7] https://www.kickstarter.com/projects/1151191861/movieswap-join-us-to-freethemovies/comments

[8] Affaire UMG Recordings, Inc. v. MP3.com, Inc., 92 F. Supp. 2d 349 (S.D.N.Y. 2000)

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