En l’an 2050, la terre étouffait.
Le soleil cognait sur la ville, et les grands cubes blancs des data centers recrachaient plus de chaleur que d’intelligence (fût-elle artificielle) dans un ciel déjà fiévreux.
Pierre – qui venait d’avoir 25 ans – hésitait, sensation fatigante qu’il éprouvait rarement voire n’avait plus éprouvée depuis son enfance. D’habitude il s’en remettait à Hestia : « Quel métier choisir ? Pour qui voter ? Quoi pour le diner ? Que s’est-il passé de notable en 10 lignes ?… ». Hestia était l’IA qui partageait sa vie. Et voilà qu’elle lui recommandait de quitter Zoé, « toxique pour lui » selon elle.
Zoé était la fille d’Armand, son voisin. Il avait été journaliste autrefois dans un média. Pierre ne voyait pas très bien de quoi il s’agissait, mais Hestia lui avait expliqué que c’était un vieux métier qui avait disparu, comme les poinçonneurs qui faisaient des trous dans les tickets de métro (il ne voyait pas non plus de quoi il s’agissait) …
Hestia répondait toujours, choisissait pour lui et, jusqu’ici, Pierre obéissait et ne décidait plus de rien : c’était moins fatigant. Mais ce soir-là non, décidément non. Sensation étrange : il doutait. Il l’aimait plus que bien, lui, cette fille et aussi son drôle de père dont l’appartement était rempli d’objets de papier relié qu’Armand et Zoé appelaient avec une respectueuse déférence « des livres », mais qui prenaient facilement la poussière. Armand disait même qu’ils faisaient voyager sans batterie et réfléchir sans algorithme.
Zoé avait créé un « club » de lecteurs qui se réunissait pour débattre, sans la moindre intervention de machine ! Ils visionnaient même parfois des films avec de vrais acteurs ; Pierre ne connaissait que des films générés par IA. Hestia composait le film à partir de ses données et de l’analyse de ses signaux vitaux. Elle lui proposait souvent des « romances dystopiques optimisées » dont elle adaptait la fin en fonction de ses états d’âme.
Alors que la canicule avait battu un nouveau record, Zoé était passée le voir pour lui prêter un livre. Ils s’étaient un peu disputés quand elle l’avait trouvé sur son portable en train de converser avec Hestia. « Mon père l’avait prédit, avait dit Zoé. On voulait des réponses instantanées, du streaming pour tout, des IA pour chaque geste. Mais regarde. Tu ne peux plus te passer d’Hestia, les machines, avec leurs data centers, ont nourri le feu du ciel et la planète est devenue invivable ».
Pierre avait protesté : « Sans l’IA, je serais orphelin. Ma mère aurait dû mourir d’un cancer. C’est l’IA qui l’a sauvée, avec ses images et ses diagnostics. Sans elle, je serais orphelin ».
« Un outil peut sauver ou détruire, il est par essence ambivalent, tout dépend de ce qu’on lui demande et de ce qu’on lui abandonne » avait répondu Zoé.
C’est après son départ qu’Hestia s’était mise à conseiller à Pierre de quitter Zoé.
Cette nuit‑là, la chaleur fut si forte que les écrans se mirent à grésiller. Poussés au maximum pour chercher les moyens de rafraîchir la planète, les data centers du quartier surchauffèrent encore, et certaines IA se mirent en veille. Hestia, elle aussi, clignota et devint silencieuse.
Pour la première fois depuis longtemps, Pierre se retrouva seul avec lui‑même, sans suggestion, sans notification. Il se sentait… bizarre. Il prit le livre que Zoé lui avait laissé. C’était étrange de dérouler les mots à son propre rythme.
Pierre éprouva simultanément comme un vide, une ivresse et une légère douleur. C’était peut-être cela que Zoé appelait le libre arbitre et qu’elle lui reprochait d’avoir mis en veille ?
On raconte en tout cas qu’en 2050, une partie du monde était pilotée par des algorithmes, et une autre par des femmes et des hommes qui acceptaient le poids de leurs imperfections, assumaient le prix de leur liberté et étaient fermement décidés à combattre le dérèglement climatique. Pour les aider Armand avait repris du service, accompagné par son animal domestique Nestor, une IA peu consommatrice d’énergie, aux tâches rigoureusement encadrées dont il sélectionnait soigneusement une nourriture qu’il veillait à payer rubis sur l’ongle…
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Ce texte est une réponse à une requête adressée à une IA, que j’ai dû réécrire presque intégralement pour le rendre plus « digeste » ce qui est, somme toute, rassurant !
Marie-Christine Saragosse
Présidente-directrice générale de France Médias Monde
