L’intelligence artificielle générative est devenue un passage obligé du discours stratégique dans l’audiovisuel européen. Mais derrière l’omniprésence du terme, la réalité des déploiements reste le plus souvent opaque : secret des affaires, prudence syndicale et volonté de ne pas exposer un avantage compétitif conduisent la majorité des groupes à communiquer en termes volontairement vagues. Difficile, dans ce contexte, de distinguer l’expérimentation réelle de l’affichage stratégique. C’est ce qui rend l’annonce de RTL Deutschland du 27 mars 2026 particulièrement précieuse. En détaillant publiquement plusieurs initiatives concrètes — outils nommés, émissions citées, partenaires identifiés, calendriers précisés —, la filiale audiovisuelle de Bertelsmann offre une fenêtre rare sur ce que signifie industrialiser l’IA dans un grand groupe européen. Le groupe ne teste plus : il déploie, à l’échelle et en production réelle. Une avance que ses concurrents — ProSiebenSat.1, BBC Studios, ITV, Canal+, TF1 — peinent encore à combler, moins faute d’outils que de gouvernance, d’infrastructure et d’alignement stratégique.
L’intelligence artificielle générative est devenue une priorité stratégique pour l’ensemble des groupes audiovisuels européens. Des rapports annuels aux conférences avec les investisseurs et les analystes, des plans de transformation aux offres d’emploi, le terme s’est imposé comme un marqueur obligatoire. Derrière cette omniprésence rhétorique se cache pourtant une réalité difficile à saisir : celle des usages effectifs. Car si les annonces abondent, les déploiements concrets restent le plus souvent protégés par une opacité soigneusement entretenue. Le secret des affaires, la crainte de réactions syndicales, la prudence vis-à-vis des régulateurs ou simplement la volonté de ne pas exposer prématurément un avantage compétitif, conduisent la majorité des acteurs à communiquer en termes délibérément vagues sur les opportunités de l’IA et son intégration progressive dans les processus. Il est donc compliqué d’évaluer le stade de déploiement réel de la GenIA dans les groupes audiovisuels européens, sur une échelle allant de la simple expérimentation pour aboutir jusqu’à la transformation systémique de la chaîne de production, en passant par le lancement de projets pilotes concrets.
En avril 2024, le CNC publiait avec BearingPoint une cartographie des usages de l’IA dans les filières du cinéma, de l’audiovisuel et du jeu vidéo[1] qui représentait une première tentative exhaustive de photographier un secteur en pleine mutation. Le diagnostic était nuancé : une soixantaine de cas d’usage identifiés, un potentiel concentré sur la post-production, l’animation et les VFX, mais une « maturité IA hétérogène » selon les acteurs, avec des résistances persistantes et des outils encore insuffisamment matures pour un déploiement professionnel généralisé. Le rapport soulignait surtout un clivage structurel : d’un côté, les acteurs disposant des ressources pour développer des solutions propriétaires et susceptibles d’en tirer un avantage compétitif durable ; de l’autre, une majorité attendant passivement l’intégration de l’IA dans les logiciels de marché, et entre les deux, une zone intermédiaire d’acteurs agiles capables de s’adapter rapidement sans pour autant construire une infrastructure propriétaire.
Deux ans plus tard, ce clivage s’est non seulement confirmé mais s’est considérablement accentué. L’annonce de RTL Deutschland le 27 mars 2026 en est l’illustration la plus lisible à ce jour en Europe, et l’une des rares en termes de transparence. Là où les concurrents se contentent généralement de généralités sur l’intégration de l’IA dans les workflows, le groupe a détaillé cinq initiatives distinctes, nomme les outils, cite les émissions concernées, identifie les partenaires de production impliqués et précise les calendriers de déploiement. Cet exercice de communication, qu’on peut lire comme une stratégie de positionnement destinée à marquer les esprits, offre une fenêtre bienvenue sur ce que signifie concrètement l’industrialisation de l’IA dans un grand groupe audiovisuel européen.
Cinq chantiers simultanés : quand l’infrastructure précède l’ambition
L’annonce de RTL Deutschland est une initiative majeure en matière d’intelligence artificielle générative, qui apporte quatre informations structurantes positionnant la filière de Bertlsmann aux avant-postes de l’industrie audiovisuelle européenne dans ce domaine, comme un groupe capable de développer ses propres outils et d’en faire un levier de différenciation durable.
- RTL Deutschland ne teste plus l’IA, mais la déploie à l’échelle industrielle.
- Avec cinq initiatives concrètes et simultanées, c’est l’ensemble de la chaîne de valeur qui est couverte, du développement de contenus à la diffusion en passant par la post-production et la régie publicitaire.
- L’utilisation de l’IA dépasse la simple optimisation des flux existants avec une première incursion dans la création de contenus originaux destinés à l’antenne, une perspective qui paraissait encore lointaine au moment de la publication de l’étude CNC-BearingPoint.
- L’avance prise par RTL Deutschland est intrinsèquement liée au développement en amont d’une infrastructure technique propriétaire, opérationnelle depuis 2025, et une gouvernance dédiée.
Concrètement, l’annonce du 27 mars 2026 détaille donc cinq initiatives distinctes couvrant les séries dramatiques, la téléréalité, la conception de décors virtuels et les intermèdes publicitaires générés par l’IA. L’ampleur du projet est considérable puisque selon le communiqué de presse, RTL Deutschland intègre l’IA « systématiquement dans ses flux de travail centraux » tout au long de la chaîne de valeur, de la production à la diffusion. Aucune de ces initiatives, liées à la production éditoriale et créative, ne serait possible sans l’infrastructure technologique mise en place depuis octobre 2025 par la filière RTL Technology (800 employés répartis sur ses sites de Cologne, Hambourg et Berlin), initialement destinée à alimenter la plateforme IA Sidekicks de Smartclip, filiale de RTL Group spécialisée dans les technologies publicitaires, en partenariat avec Realytics.
Cette infrastructure repose sur un cluster de serveurs autonome, développé et hébergé par RTL Technology, qui permet à la plateforme de fonctionner sans dépendance envers un cloud externe et d’intégrer directement les agents IA aux flux de travail quotidiens pour la gestion des campagnes et les opérations de planification cross-média. Ce cluster isolé offre la puissance de calcul et la sécurité nécessaires au développement concret de l’IA multi-agents. Selon RTL Technology, l’architecture propose « un environnement entièrement compatible avec l’IA, conçu pour la rapidité, la fiabilité et l’innovation future ». Plus concrètement, le cluster de serveurs fonctionne indépendamment des principaux systèmes d’exploitation de RTL Deutschland, la séparation garantissant que le développement expérimental de l’IA et les opérations de production média restent isolés l’un de l’autre. L’infrastructure est donc issue du savoir-faire des différentes unités opérationnelles de l’écosystème RTL, et a été activement soutenue par le pôle AI Hub de la maison mère Bertelsmann, chargé de coordonner les projets d’apprentissage automatique et d’automatisation au sein de ses filiales.
Le développement d’une infrastructure technologique propriétaire a donc permis d’accélérer le développement des projets IA présentés le 27 mars, tous contrôlés et centralisés au sein de l’ATC (AI Transformation Cockpit), le « Centre de pilotage de la transformation IA » du groupe, une plateforme de gestion soutenue par RTL Data, RTL Technology et le Bertelsmann AI Hub.
De la série judiciaire aux jingles publicitaires : l’IA au cœur du réacteur éditorial
Le premier projet, « Strafgericht goes KI », est développé en collaboration avec la société de production indépendante Constantin Entertainment. RTL Deutschland et Constantin Entertainment utilisent le montage assisté par intelligence artificielle pour créer de nouveaux épisodes à partir d’images déjà tournées de « Ulrich Wetzel – das Strafgericht », un drama judiciaire (procédures judiciaires fictives) historique du groupe, qui occupe l’antenne depuis 2002 (2002-2008 puis reboot en 2022), diffusé en après-midis sur RTL et disponible en streaming sur RTL+. Les épisodes déjà existants (plus de 422 épisodes répartis sur 7 saisons) seront réutilisés grâce à l’IA pour créer de nouveaux épisodes avec une dramaturgie modifiée, de nouveaux acteurs et, par conséquent, des verdicts alternatifs. L’IA jouera donc un rôle clé pour remplacer les scénaristes dans la création des histoires originales. RTL précise que chaque épisode restera sous la supervision d’un monteur, fera l’objet d’une relecture juridique et d’un contrôle éditorial avant sa diffusion.
Le deuxième projet repose sur « AI Director », un outil développé par la filiale de production interne RTL Studios pour la postproduction des émissions de téléréalité. Ce système analyse les données audio et vidéo, transcrit le contenu, identifie les scènes pertinentes et contribue à structurer les scénarios. Son premier déploiement à grande échelle est prévu pour avril 2026, lors du prochain tournage en Thaïlande de « Are You The One ? » (« À la recherche des couples parfaits ») en Thaïlande.
Le troisième projet, « GZSZ goes VP », est issu d’un partenariat avec le pôle innovation de Studio Babelsberg, la société de production UFA Serial Drama Production (groupe Fremantle) et Medienboard Berlin-Brandenburg pour le financement. Le projet pilote, mis en place au mois de février, vise à tester, en tenant compte de la viabilité économique et des normes de qualité, « l’intégration technique, créative et organisationnelle de la production virtuelle dans la production de contenus sériels, en prenant pour exemple le feuilleton GOOD TIMES, BAD TIMES (GZSZ) », produit par UFA Serial Drama. L’objectif est d’intégrer l’intelligence artificielle et les flux de travail de la production virtuelle au processus de production habituel. Concrètement, des flux de production virtuels assistés par l’IA sont utilisés pour la reproduction, l’optimisation et l’expansion de scènes précédemment filmées dans les studios de Babelsberg. Par exemple, les approches de production hybrides permettent d’intégrer de manière réaliste des espaces urbains berlinois pour lesquels les autorisations de tournage sont actuellement difficiles ou impossibles à obtenir. Après des premiers POCs plus modestes, des arrière-plans enrichis virtuellement utilisés dans des scènes des séries « Unter uns » et « Alles was zählt », l’heure est maintenant à l’industrialisation grâce à de nombreux partenaires techniques qui gravitent autour du projet, Arkanum Pictures, ICT, Robe lighting, LAVAlabs, Lux AI, Sons of Motion Picture ou Sony. Selon un communiqué d’UFA (29 janvier 2026), « les participants ambitionnent d’établir une norme de référence avec ce projet, rendant le site attractif pour des productions diverses – des séries et émissions quotidiennes aux publicités et séries dramatiques – et permettant le développement d’un studio de production virtuelle doté de structures évolutives et économiquement viables ».
Le quatrième projet est également lié à la postproduction de la nouvelle version (« Die neue Generation ») de la série adolescente « Club der roten Bänder » (« Bracelets rouges »), produite par Bantry Bay (groupe Beta Film), qui devrait être diffusée cette année sur RTL+ et VOX. Bantry Bay, soutenu par RTL Studios, utilise l’intelligence artificielle pour enrichir numériquement les décors et diversifier les possibilités visuelles « afin de créer de nouvelles opportunités créatives ».
La cinquième initiative concerne les Werbetrenner générés par l’IA, ces courts interstitiels qui annoncent à l’écran le début et la fin des pauses publicitaires. RTL diffusera des versions entièrement générées par IA pendant les vacances de Pâques après avoir testé plusieurs variantes à Noël 2025 sur les chaînes payantes thématiques RTL Crime, RTL Living et RTL Passion. Les annonceurs qui diffuseront des campagnes TV linéaires sur la chaîne amirale RTL durant cette période verront leurs spots séparés du programme en diffusion par du contenu généré par IA, et non par les jingles traditionnels de la chaîne. RTL Deutschland utilise une technologie de conversion texte-vidéo développée par Runway, partenaire de Bertelsmann, qui lui permet de réduire les coûts de postproduction de ces contenus interstitiels diffusés à haute fréquence.
L’ensemble de ces initiatives s’ajoutent à des projets IA déjà existants qui, pour la plupart sont passés de la phase pilote à une exploitation régulière courant 2025. On peut ainsi citer « Merm:ai:d », une solution d’intelligence artificielle développée par RTL Deutschland pour analyser automatiquement les contenus audiovisuels et aider les équipes de protection de la jeunesse à déterminer le niveau d’âge approprié pour chaque programme. La solution a dépassé le stade de la validation de principe en interne pour entrer en phase de test dans le cadre d’un projet pilote mené conjointement par les organismes d’autorégulation du secteur, FSF et FSM, ainsi que la Commission pour la protection des mineurs dans les médias (Kommission für Jugendmedienschutz – KJM).
A l’antenne, RTL Deutschland a également eu recours à l’IA précédemment pour reconstituer la voix de feu Hans Clarin dans la série RTL+ « Neue Geschichten vom Pumuckl » (production Neuesuper) ou pour recréer et réintégrer à l’intrigue le personnage d’une comédienne décédée (Christiane Maybach) dans le feuilleton « Unter Uns » (UFA Serial Drama).
Sidekicks, conçue pour automatiser les tâches liées à la gestion des campagnes et à la planification cross-média
Enfin, du côté de la régie publicitaire, la plateforme de Smartclip Sidekicks, conçue pour automatiser les tâches liées à la gestion des campagnes et à la planification cross-média, est déjà pleinement utilisée d’un point de vue opérationnel par les équipes de Ad Alliance, régie de RTL Deutschland, qui regroupe sous le nom de « VisionAIry », toutes ses solutions basées sur l’IA, de la création des concepts publicitaires à l’analyse des performances en passant par la planification.
Le panorama ne serait pas complet sans citer Imaginae Studios, un nouveau label indépendant au sein de Fremantle, lancé en avril 2025, spécialisé dans l’exploitation des solutions, technologies et outils IA au service de l’innovation narrative. Preuve de son importance, le label est piloté par Andrea Scrosati, directeur général adjoint du groupe Fremantle et PDG Europe. Pour ce dernier, « La mission d’Imaginae Studios sera précisément celle-ci : faire le lien entre l’extraordinaire créativité humaine et les technologies de pointe, en favorisant un environnement créatif où l’innovation rencontre l’expérimentation ».
Au global, c’est sans-doute Thomas Rabe[2], PDG de Bertelsmann et de RTL Group qui résume le mieux l’état d’esprit particulièrement agile et offensif de son groupe et de ses filiales sur l’IA : « L’objectif est d’explorer l’innovation dans les processus créatifs tout en capitalisant sur les enseignements opérationnels que nous pouvons déployer plus largement. Nous déployons également activement des cas d’utilisation de l’IA sur l’ensemble de la chaîne de valeur de la production, du développement initial à la postproduction, afin de stimuler la créativité, d’accélérer le rythme et d’améliorer l’efficacité ». Et la directrice des contenus de RTL Deutschland, Inga Leschek, citée dans le communiqué du 27 mars ne dit pas autre chose : « L’IA accélère les processus, libère du temps pour les équipes créatives et nous aide à développer des contenus incontournables tout en préservant la responsabilité créative des humains (…) L’objectif est d’accélérer la diffusion des contenus, de soulager les équipes des tâches routinières et d’élargir le champ des possibles en matière de créativité ».
Ce qui rend la trajectoire de RTL particulièrement intéressante, c’est qu’elle valide mais aussi dépasse le cadre prospectif dressé en 2024 par l’étude du CNC. Le rapport anticipait un « transfert de valeur du tournage vers la post-production » et une « fin de l’hyperspécialisation » de certains métiers ; RTL actualise ces dynamiques en temps réel, avec le montage assisté par IA pour sa série judiciaire quotidienne, les décors virtuels étendus dans ses soap operas et l’AI Director en téléréalité. Mais le groupe va plus loin que la simple optimisation des flux existants : il utilise l’IA désormais concrètement pour créer de nouveaux épisodes à partir de contenus déjà produits, opérant ce que le rapport anticipait, « aller plus loin, développer de nouveaux concepts ou ouvrir de nouveaux marchés via de nouvelles possibilités techniques et économiques », une perspective que peu d’acteurs européens auraient sans-doute qualifiée d’imminente au début de l’année 2024.
Des concurrents européens actifs, mais pas encore pleinement en ordre de marche
Pourtant, les concurrents de RTL ne sont pas inactifs, loin de là.
En Allemagne, ProSiebenSat.1 est en train de structurer sa gouvernance IA. Seven.One Studios, filiale dédiée aux activités de production et de distribution du groupe, a ainsi annoncé au mois de février 2026 la mise en place d’une nouvelle unité baptisée « brAInbox », en charge de mutualiser les initiatives et les outils IA pour l’ensemble des labels de production, RedSeven Entertainment, Seven.One Productions, Pyjama Pictures, SevenPictures Film, Just Friends Productions… L’objectif de la nouvelle unité IA est de « transposer les possibilités de l’intelligence artificielle dans la production quotidienne et de positionner les sociétés de production de Seven.One Studios comme des leaders technologiques grâce à des applications sur mesure ». Son travail s’organisera autour de 4 axes : le recensement des nouvelles tendances et des nouveaux outils du marché ; l’organisation d’ateliers pour les équipes ; la mise en œuvre de processus précis pour la production ; l’amélioration de l’efficacité et de la qualité des flux de travail.
L’initiative est majeure mais révélatrice d’une logique de mutualisation interne encore au stade de l’organisation. ProSiebenSat.1 construit la gouvernance quand RTL Deutschland déploie des outils en production live. De plus, on note derrière cette annonce importante que l’initiative semble spécifiquement locale, sans implication des équipes ou des filiales de l’actionnaire de contrôle MFE-MediaForEurope dont l’une des priorités est pourtant de dégager des synergies, notamment technologiques, à l’échelle du groupe paneuropéen. Si la nomination de Dirk Voigtländer, directeur financier du groupe allemand, au sein de la nouvelle direction de MFE pour piloter l’innovation et les synergies numériques est un signal positif, elle suggère également que l’intégration à l’échelle paneuropéenne reste à faire.
Le constat est similaire pour la BBC au Royaume-Uni. BBC Studios Productions a lancé au mois de juillet 2025 un laboratoire créatif centré sur l’IA, le AI Creative Lab, qui doit servir de plateforme dédiée à l’expérimentation, réunissant des spécialistes de l’IA, des talents créatifs et des producteurs « afin d’explorer comment l’IA peut ouvrir de nouvelles perspectives, du développement de concepts aux flux de production ». La direction du Lab a été confiée à Alice Taylor, qui dirigeait auparavant le programme StudioLAB au sein des studios Walt Disney, et qui est directement rattachée à Zai Bennett, PDG et directeur de la création de BBC Studios Productions. Une fois de plus nous n’en sommes encore qu’au stade de l’organisation.
Au Royaume-Uni toujours, ITV aurait pu prendre un avantage décisif mais a été obligé de revoir ses ambitions à la baisse en raison d’une levée de boucliers de la part desscénaristes britanniques. En cause, la diffusion virale d’une offre d’emploi publié en octobre 2024 pour un poste de « responsable de l’innovation en intelligence artificielle générative ». Plus précisément, l’annonce indiquait que le poste « consistera notamment à piloter les innovations basées sur l’IA dans la création de contenu pour les émissions de télévision, les films et le contenu numérique prioritaire d’ITV Studios et d’ITVX » et à mettre en œuvre des outils tels que « l’idéation générée par l’IA, le développement des personnages et l’amélioration des graphismes de production ». Face à l’ampleur de la polémique (« Nous sommes consternés d’apprendre qu’ITV envisage de faire appel à un expert en intelligence artificielle pour remplacer les scénaristes et autres créateurs. Les idées d’histoires ne manquent pas, mais il semble malheureusement y avoir une réticence à les financer » selon la Writers’ Guild of Great Britain, WGGB), ITV s’est faite plus discrète. On sait néanmoins que ITV Studios utilise un outil IA d’assistance au montage,Quickture (associé à un programme Adobe), pour le dérushage des milliers d’heures de casting de la téléréalité Love Island. Si le gain de productivité permet aux équipes de se consacrer à d’autres activités, ITV Studios prend soin d’expliquer que l’IA générative ne prend aucune décision lors du processus de casting de Love Island. Le sujet est décidément sensible.
Une Directrice de la data et de l’IA sous la responsabilité directe de Maxime Saada, chez Canal+
En France, en marge de l’annonce de ses résultats pour l’année 2025, Groupe Canal+ a annoncé pour sa part un partenariat sur plusieurs années avec Google pour le déploiement de son outil d’IA générative, Veo 3, au sein de ses activités de production et de sa plateforme de streaming. Dans les faits, Canal+ mettra à la disposition des équipes de production l’IA générative Veo 3 de Google, ce qui permettra aux créateurs de prévisualiser les scènes avant le tournage ou de recréer des moments historiques à partir d’une seule photographie d’archive. Ces outils seront également mis à la disposition des sociétés de production travaillant sur des films soutenus par Canal+. Sur les sujets de propriété intellectuelle, Canal+ affirme que toutes les créations seront protégées au sein de Google Cloud. Canal+ utilisera également l’IA de Google pour indexer l’intégralité de sa bibliothèque de contenus et améliorer les recommandations personnalisées sur son application Canal+. Le déploiement couvrira les marchés européens et africains où l’application est disponible dès juin 2026. Si le partenariat semble ambitieux et bien structuré, il s’agit d’outils tiers intégrés et pas d’une infrastructure propriétaire. Autrement dit, une approche « Buy vs Build » qui menace de créer une dépendance et une moindre différenciation à terme. Et le calendrier confirme que RTL Deutschland a 12 à 18 mois d’avance opérationnelle puisque Groupe Canal+ vient de nommer le 1er avril Anne-Laure Tingry, Directrice de la data et de l’IA sous la responsabilité directe de Maxime Saada, Président du Directoire.
Le Groupe TF1 annonçait à la fin de l’année 2024 qu’il pilotait plus de 60 projets via le Média Lab TF1 pour tester et faciliter l’intégration des nouvelles technologies IA au cœur des métiers du groupe. Un pôle Prototypage a pour mission de favoriser l’expérimentation technologique en développant des prototypes ou « Proof of Concept » (PoC) destinées à prouver la faisabilité d’une idée, soit avec un partenaire externe soit grâce à des développements internes. Pour être intégrés au sein des processus métiers de façon pérenne, les projets doivent répondre à 4 objectifs définis en interne : enrichir l’expérience des audiences, améliorer les processus de création, améliorer les revenus ou améliorer la productivité. Si l’IA semble aujourd’hui utilisée pour de l’indexation automatisée des contenus, de la génération de résumés textuels, du taggage dynamique des articles de TF1 Info ou de la génération de code informatique pour les développeurs, force est de constater qu’au niveau de la création, l’IA générative semble être essentiellement utilisée dans le domaine de la création publicitaire. Le lancement de TF1 Ad Manager en janvier 2026, une plateforme unifiée destinée aux agences et aux annonceurs afin de simplifier l’achat et le pilotage des campagnes, intègre ainsi concrètement l’intelligence artificielle à chaque étape du parcours, permettant notamment d’assister les clients dans la création de contenus. C’est d’ailleurs cette piste de l’intégration de l’IA dans les solutions publicitaires des régies qui semble aujourd’hui la plus mature au sein des groupes audiovisuels commerciaux européens. On la retrouve à l’identique de TF1 chez ITV (GenAI Ads Manager en partenariat avec Magnite) ou Channel 4 (Generative AI Solution) au Royaume-Uni.
Si la liste est loin d’être exhaustive, toutes ces initiatives restent, pour la plupart, dans une phase qu’on pourrait qualifier d’expérimentation organisée, celle où l’IA est encore perçue comme un outil d’assistance plutôt que comme un levier de reconfiguration du modèle de production. Et, fait notable, aucune de ces initiatives ne s’accompagne d’une communication aussi granulaire que celle de RTL Deutschland, ce qui rend la comparaison des niveaux d’avancement d’autant plus délicate.
Au final, l’écart entre RTL Deutschland et ses pairs ne semble pas tant technologique — les outils sont largement accessibles — qu’organisationnel et stratégique : une infrastructure technique déjà amortie, une culture de déploiement en conditions réelles et, surtout, un alignement explicite entre transformation des workflows créatifs, réduction des coûts de production récurrents et restructuration économique du groupe, symbolisée par le plan social de 600 postes au sein de RTL Deutschland annoncé au début du mois de décembre 2025.
Thomas Rabe était on ne peut plus explicite dans son entretien à WorldScreen en octobre 2025 : « [L’IA] va bouleverser l’économie de la production vidéo, permettant des économies considérables et constituant un levier essentiel de rentabilité pour les entreprises de médias dans les années à venir. Il en résultera une production de contenu accrue, une concurrence plus féroce pour la visibilité des programmes et la captation de l’attention du public. Notre défi est de capter ces gains d’efficacité plus rapidement et plus efficacement que nos concurrents, ce qui nous oblige à repenser nos méthodes de travail traditionnelles ».
[1] CNC, « Quel impact de l’IA sur les filières du cinéma, de l’audiovisuel et du jeu vidéo ? », 09 avril 2024.
