Regarder au-delà des frontières pour se nourrir des enseignements puisés dans des marchés comparables fait généralement partie des étapes incontournables d’un processus d’étude ; c’est sans avoir trouvé la moindre place pour des acteurs ou spécialistes de l’audiovisuel public dans d’autres pays européens que Jérémie Patrier-Leitus et Charles Alloncle s’apprêtent à clôturer la liste des plus de 200 personnes auditionnées par leur Commission d’enquête.
Il aurait pu sembler intéressant, d’entendre les rédacteurs du règlement européen sur la liberté des médias qui est entré en vigueur à l’été 2025, exposer le « rôle particulier » que jouent « les médias de service public dans le marché intérieur des services de médias », et la façon dont des « procédures de financement, transparentes et objectives [leur] garantissent des ressources financières suffisantes et stables pour l’accomplissement de leur mission, assurent la prévisibilité de leurs processus de planification et leur permettent de se développer dans le cadre de leur mission de service public ». Bien loin d’une (ré)ouverture massive, voire d’un basculement complet vers la publicité.
« Ce financement devrait être déterminé et alloué, de préférence, sur une base pluriannuelle, conformément à la mission de service public des fournisseurs de médias de service public, afin d’éviter les risques d’influence indue liés à des négociations budgétaires annuelles » poursuit le texte européen ; Sur cette pluriannualité, les dirigeants de la BBC auraient pu exposer aux parlementaires leur demande que la Charte Royale qui encadre le groupe ne soit plus, pour l’avenir rattachée à un horizon temporel borné. Nul doute que leurs homologues français se satisferaient néanmoins aisément de leur situation actuelle : une visibilité à… 10 ans. Alors que le Contrat d’Objectif et de Moyens 2024/2028 n’est jamais rentré en application, faute de signature, et que France Télévisions, Radio France, France Médias Monde ou l’INA vivent au rythme des régulations infra-annuelles. (lire l’analyse de Pierre Bosson sur la plateforme INSIGHT NPA)
Regarder vers l’est aurait permis aux députés de se familiariser au financement de l’audiovisuel public allemand, et à la façon dont il est déterminé. C’est une commission indépendante, la KEF (Kommission zur Ermittlung des Finanzbedarfs der Rundfunkanstalten) qui arrête le niveau de la contribution obligatoire, payée par l’ensemble des Allemands, quel que soit l’écran sur lequel ils visionnent les programmes, et sans que cela soit subordonné à la possession d’un téléviseur depuis la réforme de 2013. La KEF se prononce, en fonction du projet stratégique présenté par l’ARD, ZDF et Deutschlandradio, en concertation avec les Länder, dans un équilibre qui combine exigence dans l’adaptation des éditeurs publics (le nouveau Traité sur la radiodiffusion entré en vigueur fin 2025 prévoit par exemple que le nombre de chaînes thématiques sera quasiment divisé par deux d’ici à 2033 pour tenir compte du déplacement des usages vers le streaming) et revalorisation régulière du financement (la contribution passera le 1er janvier 2027 de 18,36 € à 18,64 € par mois, soit plus de… 223 € par an).
La Commission d’enquête aurait encore gagné à se pencher sur le vote que les Suisses ont émis le 9 mars : le rejet par référendum de l’initiative « 200 francs, ça suffit ! » visant à réduire de 40 % le montant de la redevance audiovisuelle. La majorité a été nette : 61,9 %. Et c’est la deuxième fois en moins de 10 ans qu’un vote populaire confirme l’attachement des Suisses à l’audiovisuel public, après le rejet de l’initiative No Billag en mars 2018.
Alors que le retour de Delphine Ernotte devant les députés marquera le 8 avril la fin des auditions, et sans prétendre naturellement se substituer aux professionnels étrangers qui n’auront pas été entendus par la Commission, NPA Conseil s’attachera à fournir quelques éclairages venus d’ailleurs dans le dossier Financement, charge pour le public, audience… Quelle trajectoire pour France Télévisions et pour l’audiovisuel public européen que le cabinet publiera le 7 avril.
Dans l’attente de cette publication, on peut déjà noter :
- Qu’en euros constants, les ressources totales de l’audiovisuel public français ont diminué de presque -10 % entre 2014 et 2024, contre -8,6 % pour la moyenne européenne (source : UER), et que la baisse des dotations publiques (hors recettes commerciales) a été de -13,6 % pour l’audiovisuel public français en prolongeant la trajectoire jusqu’au budget 2026.
- Qu’avec un montant de 4,2 € par mois, le coût mensuel par habitant de l’audiovisuel public en France est inférieur de moitié à ce qu’il est en Allemagne (8,7 €). La différence est de presque 1 € avec la Belgique (5,1 €) et de 2 € avec le Royaume-Uni (6,1 €). Ces 4,2 € sont aussi inférieurs de 30 % à 40 % avec le tarif des forfaits avec publicité de Netflix (5,99 € par mois), Disney+ ou Prime Video (6,99 €)
- Que s’agissant de France Télévisions, la charge financière que le groupe représente pour les Français est passée de 3,80 € par mois en 2015 à 2,95 € par mois en 2026 en euros constants, soit une diminution de plus de 22 % (-22,4 %). Face à la baisse de ses recettes, le groupe a réduit ses charges d’exploitation de 17,7 % en euros constants, entre 2015 et 2026.
Dans le même temps,
- Avec 91 % de sa programmation constituée de programmes locaux, France Télévisions se situe au même niveau que la BBC, et le groupe dépasse légèrement son homologue britannique en termes de couverture hebdomadaire (61,1 % de l’ensemble des Français regardent chaque semaine France Télévisions, contre 60,5 % pour la BBC).
- Avec 32,1 % de part d’audience cumulée sur l’ensemble du public (4 ans et plus), l’ensemble France Télévisions + ARTE totalisait huit points de plus que la moyenne de leurs homologues européens (24 %) en 2024.

