L'édito de Philippe Bailly

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Paramount / WBD et Banijay / All3Media ? Business mais aussi soft power

C’était en 1973, et l’économiste Ernst Friedrich Schumacher vantait dans le livre Small is beautiful une « société à la mesure de l’homme ». Cinq décennies plus tard, l’actualité de ce début mars semble bien loin de cet idéal. Comme un triste écho lointain à la guerre du Kippour, ce sont à nouveau les armes qui parlent au Moyen-Orient. Et s’agissant des grandes manœuvres, économiques celles-là, Paramount et Warner Bros Discovery ne sont pas les seuls à aller dans le sens du toujours plus grand et toujours plus gros.

De ce côté-ci de l’Atlantique, la fusion confirmée de All3Media et des activités de production et distribution de Banijay permettra à l’ensemble de laisser à distance les pure players concurrents : sur une base pro forma, la société aurait généré plus de 4,4 Mds€ de chiffre d’affaires en 2024, contre 2,5 Mds€ pour ITV Studios et 2,2 à 2,3 Mds€ pour Fremantle et BBC Studios. Alors que le mot d’ordre prêté à David Ellison sur le fait de produire moins de films mais mieux financés semble largement partagé du côté des donneurs d’ordre, chaînes de télévision comme plateformes de streaming, le jeu des rachats semble loin d’être terminé. « Plus vous êtes gros, plus vous avez le pouvoir de négocier avec plus d’équilibre », déclarait ces derniers jours le directeur général de Banijay Group François Riahi dans Les Echos, ajoutant en conséquence que « la consolidationest le nerf de la guerre ».

On a eu l’occasion déjà de déplorer que les deux facteurs de blocage qui contraignent la France au statu quo : le cadre législatif (l’obligation d’attendre 5 ans après l’obtention d’une (ré)autorisation de diffusion en TNT avant de pouvoir envisager la cession d’une chaîne), et la lecture datée des équilibres concurrentiels de la part de l’Autorité de la concurrence (malheureusement réaffirmée ces dernières semaines au Sénat par son président Benoit Coeuré). A défaut de parier sur un assouplissement de la loi de 1986 au cours des 15 mois qui nous séparent de l’élection présidentielle, espérons que la nouvelle ministre de la Culture pourra apporter un peu d’air frais aux champions nationaux en travaillant sur le front réglementaire à en alléger les décrets qui encadrent le secteur audiovisuel des multiples cas de surtranspositions par rapport aux cadre européen.

La conclusion d’alliances inattendues, voire a priori contre-intuitives, représente un autre marqueur de la recomposition en cours : le partenariat avec TF1 annoncé en juillet 2025 n’a pas encore pris effet – c’est prévu en juin – que Netflix s’est déjà dit ouvert à répéter le modèle avec d’autres diffuseurs, et que Prime Video a étendu à M6 l’accord d’agrégation passé à l’été avec France Télévisions ; sur le front publicitaire, Netflix a annoncé le 4 mars qu’il allait augmenter la valeur de son inventaire publicitaire en y intégrant les données de comportement d’achat de ses abonnés également clients d’Amazon… Dans un contexte où les directions de la stratégie sont appelées à être inventives, et les équipes opérationnelles à être plus agiles que jamais, la ligne à suivre s’agissant de YouTube constitue un sujet-clé partagé. La liste des broadcasters qui ont passé un accord avec la plateforme s’allonge régulièrement, du premier en Europe Channel 4 en 2022 au dernier en date RMC BFM début janvier. Si ces accords laissent tous de côté, à ce stade, les signaux linéaires des chaînes, les volumes et la nature (genre, fraîcheur…) des programmes mis en ligne diffèrent de l’un à l’autre. La façon dont les lignes vont progressivement bouger sera évidemment suivie de près.

A mi-chemin du business et du soft power, enfin, les deals majeurs annoncés ces derniers jours illustrent aussi la montée en puissance certains Etats du Moyen Orient dans l’audiovisuel. S’agissant du rachat de Warner Bros Discovery par Paramount, le co-CEO de Netflix Greg Peters soulignait en début de semaine dans The Telegraph « l’implication [des États du Golfe], la provenance des fonds et ce que cela signifie pour l’accord ». Le Qatar, l’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis participent au montage mis en place pour financer le rachat ; quant à Red Bird IMI, qui avait racheté All3Media et sera demain actionnaire à 50 % de l’ensemble constitué avec Banijay, il compte parmi ses actionnaires- clé le fonds International Media Investments (IMI) d’Abu Dhabi. Les régulateurs qui seront amenés à se prononcer sur les deux opérations auront l’occasion de dire s’ils voient là un enjeu de souveraineté.