Flash

La Remote Production : la révolution de la captation TV ?

La Remote Production était un des sujets des conférences du Paris Images Pro le 28 janvier dernier. Les interventions présentaient un état des lieux de ces nouvelles pratiques de production, permettant de tourner un programme de télévision évènementiel en contrôlant à distance les équipements. Fabriquer une émission peut dorénavant se faire à des milliers de kilomètres du lieu de tournage, sans déplacer ni équipes ni équipements sur site.

Le Contexte
La Fédération Française de Tennis a fait appel à la société israélienne Pixelott pour une expérimentation lors de la finale de la Coupe Davis, le 23 novembre 2014. 10 caméras ont été installées et pilotées à distance via une tablette permettant de sélectionner différents angles et créer une image panoramique.
Ce test pourrait se généraliser dans les années à venir. Le traitement à distance post-tournage de grands événements est d’ailleurs déjà une réalité : montage de séquences au ralenti, enrichissement de l’antenne avec des contenus additionnels, etc. La transformation numérique bouleverse toute la filière du broadcast avec l’apparition de méthodes de travail flexibles et collaboratives. La production à distance d’une émission pourrait-elle se généraliser ?

La Remote Production : le résultat de la transformation des modèles technologiques et économiques
La première expérience de Remote Production Live a eu lieu lors de l’IBC Amsterdam en septembre 2014. La démonstration, réalisée grâce à un partenariat industriel entre BCE, Level 3 Communications et Sony, a mis en place une production et une diffusion en direct d’images 4K via IP. Ce test a permis de démontrer qu’il était possible de transmettre des signaux 4K et de contrôler les caméras à distance (zoom, orientation et inclinaison) sans aucun décalage.

Il existe plusieurs types de Remote Production :
–    L’enrichissement réciproque de contenus entre des équipements de production sur place et une régie à distance qui apporte ses propres contributions au signal maître (exemple : ajouter des données statistiques pendant un match) ;
–    Faire transiter sans traitement préalable le signal d’un site de captation vers une régie déportée, afin de mutualiser les moyens de réalisation  (un prestataire se contentera de transférer directement les flux de sortie de caméras vers son siège) ;
–    Un mélange des deux premiers : combiner l’usage des équipements de production entre un lieu de tournage et une régie de production totalement déportée.
La Remote Production s’inscrit dans un contexte plus global de transformation des usages, des techniques et des business modèles. Cette nouvelle donne incite les éditeurs TV à répondre aux attentes des consommateurs et se doter ainsi d’outils plus agiles sur le plan éditorial et technique, particulièrement lors des grands événements premium. Parallèlement, les chaînes de télévision sont confrontées à une baisse des recettes publicitaires ainsi qu’à une dissémination des contenus et des audiences. Les producteurs se voient contraints de réduire leurs coûts de fabrication d’émissions et de monétiser leurs contenus sur une multitude de plates-formes. La Remote Production peut être une réponse à cette recherche d’efficience économique, grâce à de nouveaux flux de travail moins coûteux et accessibles partout.

Ce nouveau mode de production à distance est également possible grâce aux avancées technologiques et au rapprochement entre le broadcast, l’informatique et les télécoms. Le remplacement du standard SDI, lancé en 1989, par la généralisation du très haut débit via la fibre optique permet de mettre en place des liaisons entièrement IP, capables de fournir une capacité de pilotage à distance de tous les équipements d’une régie de production. Selon Thomas Kernen (Cisco Systems), 50% des infrastructures de télévision seront IP d’ici 10 ans.

Une révolution pour le tournage d’événements en direct
Parmi les acteurs les plus en avance sur le sujet, Sony a proposé plusieurs solutions lors du NAB 2014 de Los Angeles, permettant de connecter des périphériques distants via un réseau IP. Ce système réduit le nombre de câbles nécessaires, comparé à un système conventionnel reposant sur des câbles coaxiaux, et facilite considérablement l’installation de plusieurs caméras à divers endroits d’un même site de tournage.

La nouvelle technologie de Sony permettant de relier trois caméras avec un seul câble
f Source : SONY

Envoyer une équipe complète sur place avec des cars régie (composée en général de 35 à 40 personnes) est alors superflu, l’équipe de production pouvant être centralisée et recevoir les flux IP en direct, reliant ainsi chacun des sites à une centrale de production unique. L’opérateur peut être à des kilomètres du lieu de tournage tout en contrôlant les caméras à distance, comme s’il était au cœur de l’action. Cette technologie réduit ainsi les coûts liés aux déplacements et à la logistique (câblage et déploiement). Toutefois, ce résultat dépend du pays et des infrastructures existantes, car il est impératif d’avoir un réseau à fibre optique performant sur l’ensemble du territoire. Le coût d’accessibilité à ces infrastructures est un frein à la généralisation de cette technologie.

La Remote Production peut être amortie économiquement à partir du moment où la récurrence de tournage au sein de la même infrastructure (comme un stade) permet d’installer la fibre optique à demeure et de négocier un tarif avec un opérateur télécom pour une liaison très haut débit. Ainsi, la captation d’événements réguliers, tels que les 38 journées de Championnat de football de la Ligue 1, le Top 14 de Rugby ou tout autre événement pour lequel la construction éditoriale est figée, peut être tourné en Remote Production.

Toutefois, une régie fixe, sera toujours utile lors d’un événement particulier – comme un classico ou un derby – pour en être plus proche. Le « tout IP » permettra à terme d’enrichir encore plus un contenu premium en temps réel, grâce à des régies secondaires destinées à apporter des informations associées au contenu premium.
Il est à noter que la Remote Production ne devrait pas avoir de conséquences majeures concernant les enregistrements d’émissions, sachant que les studios sont à Paris et que les économies d’échelle sont déjà réalisées en tournant plusieurs émissions le même jour. Par contre, elle pourra être utilisée lors de lieux de tournage lointains ou dans un souci d’externalisation des moyens de production.

La Remote Production apporte également une flexibilité pour le téléspectateur, qui peut choisir ses propres angles de vue sur sa tablette. S’il est adepte de sports plus confidentiels et peu retransmis à la télévision, il aura tout de même la possibilité de visionner un match : le signal sera envoyé instantanément par des caméras connectés à la régie finale à des milliers de kilomètres, mixé à distance et envoyé directement sur la tablette du téléspectateur.

Outre la captation d’événements en direct, la généralisation du Cloud devient un atout technologique et économique en simplifiant le fonctionnement des petites équipes de production. A l’avenir, la Remote Production permettra de produire des émissions de télévision de qualité professionnelle grâce à un ordinateur qui pilotera les principales fonctions d’une régie de production (réalisation, monitoring vidéo, trucage, etc.).

Une mutation pour l’ensemble de la filière
La Remote Production n’englobe pas que la production, mais également la postproduction réalisée à distance via des workflows collaboratifs, grâce au « tout IP ». Le travail de postproduction est réalisé directement en ligne (vérification des rushes, montage, étalonnage), n’importe où via un Cloud privé et de manière quasi-simultanée à la captation. Les frontières entre production et postproduction sont ainsi de plus en plus perméables.

Le workflow de la société PIXELLOT
f

Les équipes, dispersées sur différents sites, travaillent ainsi sur les mêmes contenus, stockés en temps réel dans un data center. Ces nouvelles opportunités de production à distance permettent des process plus collaboratifs et flexibles avec des interfaces utilisateurs reposant sur des navigateurs web.

Outre une évolution de la postproduction, la Remote Production implique une évolution des compétences et des métiers. Ceux de l’ingénierie vont devoir s’adapter et les techniciens d’intégration et de maintenance devront posséder de bonnes connaissances en informatique et télécom. Cette technologie nécessitera de former les équipes aux nouveaux équipements mais surtout de recruter des administrateurs réseaux, métier en plein essor dans le secteur broadcast. Par ailleurs, la Remote Production modifiera profondément les méthodes de travail des réalisateurs et producteurs d’émissions de télévision en direct. Ne pas être sur place pour réaliser son programme sera une habitude difficile à perdre, qui nécessitera un temps d’adaptation.

image_pdfimage_print