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Convergence : les telcos européens développent leurs séries premium exclusives

Altice lancera dans quelques jours Riviera,  sa première série originale coproduite avec Sky. Le groupe n’est cependant pas le seul opérateur européen à miser sur le financement direct de contenus exclusifs puisque Telefonica et Deutsche Telekom viennent eux aussi de dévoiler d’ambitieux plans d’investissement dans la fiction.

Riviera, nouvelle série Altice Studios sur SFR Play

Vendredi 16 juin prochain, SFR lancera en exclusivité sur son service SVoD SFR Play sa première création originale produite par Altice Studios. La nouvelle série baptisée Riviera est un thriller de 10 épisodes de 60 minutes coproduite avec Sky Vision et créée par Neil Jordan[1]. Bien que tournée en partie en France dans les Alpes-Maritimes, la série est officiellement britannique, en langue anglaise et portée essentiellement par un casting d’acteurs anglo-saxons (Julia Stiles et Iwan Rheon). Si Riviera est sans doute le projet le plus ambitieux d’Altice à ce jour, avec un budget estimé à  40 millions d’euros, il ne s’agit pourtant pas de la première série originale d’Altice Studios.

Altice Studios a été créé officiellement en septembre 2016[2] dans le but de définir, éditorialiser et enrichir l’offre de contenus originaux et exclusifs du groupe sur l’ensemble des territoires où il opère. La structure est dirigée par Nora Melhli (ex-directrice France de Shine Film et Endemol Fiction) et son activité de création s’est concentrée pour l’instant sur les séries[3]. Altice Studios a pu s’appuyer au départ sur l’activité de production de contenus de l’opérateur HOT qui se revendique comme le premier créateur de séries en Israël. Cette filiation avec HOT a d’ailleurs été formalisée par un partenariat officiel en avril 2016 qui devrait déboucher sur la coproduction de créations originales mais s’est également déjà concrétisée par la distribution exclusive de la série originale de HOT Sirènes sur SFR Play depuis décembre 2016[4]. Au-delà de son partenariat avec HOT,  Altice Studios a débuté ses activités en propre par l’acquisition et le préachat de séries internationales. Le groupe a ainsi investi dans les droits exclusifs de la série franco-italo-britannique Les Médicis (distribuée par SFR Play depuis octobre 2016) puis a préacheté auprès de Beta Films la série allemande Same Sky (depuis mars sur SFR Play). La structure a également participé plus directement au financement de la série Taken produite par EuropaCorp et Universal Television (disponible depuis mars sur SFR Play). Riviera constitue donc la dernière étape pour le jeune studio d’Altice avec une implication plus directe dans la production. Altice Studios n’a cependant pas vocation à devenir uniquement un coproducteur et devrait continuer à acquérir des droits territoriaux exclusifs et à préfinancer des projets. Pour l’instant, SFR Play a pu proposer depuis la fin 2016 une nouvelle série premium exclusive presque tous les mois. Néanmoins, Altice n’a pas fixé officiellement d’objectifs à sa structure en termes de volume annuel de séries exclusives, il n’est donc pas possible de savoir si ce rythme de diffusion se maintiendra dans les mois à venir.

Telefonica, 100 millions d’euros par an pour la production de contenus

Altice n’est cependant pas le seul opérateur européen à investir directement dans la production de contenus  et Telefonica vient de dévoiler un plan d’investissement sans précédent dans les séries télévisées. L’opérateur prévoit ainsi un investissement de 100 millions d’euros par an pour financer des séries exclusives en espagnol dont le développement et la production seront directement pilotés par sa division Movistar TV. Il s’agit du plus important projet d’investissement d’un opérateur européen dans la création originale et Téléfonica a déjà annoncé que le montant de ses investissements pourrait encore croître à l’avenir. Six séries sont déjà en cours de production et Movistar TV prévoit que 14 titres en tout seront diffusés entre septembre 2017 et la fin de l’année 2018. Pour Domingo Corral, directeur de la fiction de Movistar TV, il s’agit pour le groupe de créer des séries sur le modèle des succès américains et britanniques. Ces séries seront distribuées en exclusivité dans les différentes offres de pay-TV du groupe.

La création originale présente deux avantages pour le groupe Telefonica : limiter le taux de « churn » et inciter à les abonnés à faire évoluer leur abonnement vers des offres premiums. En effet, ses séries exclusives sont perçues par le groupe comme un moyen de retenir les abonnés en leur offrant des contenus attractifs qu’ils ne trouveront pas chez d’autres opérateurs. En outre, en les incluant dans des abonnements premiums, elles constituent également un nouveau facteur d’attractivité pour ses offres.

Alors que les opérateurs ont lourdement investis dans les droits exclusifs des compétitions sportives, ils s’étaient jusqu’à présent sciemment tenus à l’écart de la fiction, jugé trop risquée. Cependant, Telefonica espère limiter le risque grâce à l’exportation. Ainsi, le groupe a conclu des accords avec des distributeurs étrangers dès les premières phases de développement de certaines séries afin d’en faciliter le financement mais également pour en partager le risque financier. Domingo Corral a ainsi annoncé que 4 de ses séries originales avait été déjà été vendues à l’étranger[5].

Deutsche Telekom, création originale à partir de 2018

Deutsche Telekom a également dévoilé récemment son projet d’investissement dans la création originale. Niek Jan van Damme, directeur de la filiale allemande du groupe, a ainsi annoncé que le géant allemand avait déjà mis de côté « plusieurs millions d’euros » afin de pouvoir réaliser d’importants investissements dès 2018 dans les contenus exclusifs. Pour lui, investir pour bénéficier de droits exclusifs sur des contenus est une stratégie qui « a du sens » pour un opérateur car c’est un élément stratégique de différentiation sur un marché de la distribution de la télévision de plus en plus compétitif[6]. Cependant, il s’agit également d’une stratégie défensive pour le groupe face à son concurrent Sky Deutschland qui a au cours des derniers mois dévoilé un ambitieux line-up de séries exclusives dont notamment la série Babylon Berlin prévue pour le mois d’octobre et qui constituera le projet le plus coûteux jamais produit par la filiale allemande de Sky.

Deutsche Telekom va néanmoins procéder de manière « prudente et raisonnable » au départ car la création originale présente des risques non négligeables pour un groupe européen. En effet, selon Van Damme, le marché allemand ne bénéficie ni  de la taille critique du marché américain ni de sa capacité d’exportation, par conséquent la création de contenus locaux y est beaucoup plus risquée. De ce fait, Deutsche Telekom ne va pas seulement financer des contenus locaux mais également procéder à des acquisitions de contenus étrangers afin de réduire les risques pour le groupe.

Le risque de développer des séries originales est d’ailleurs jugé trop important par ses concurrents directs Tele Columbus et Vodafone pour qui l’investissement dans les contenus exclusifs est « contreproductif sur certains marchés comme l’Allemagne».  Hannes Ametsreiter, le Pdg de Vodafone Deuscheland, s’est d’ailleurs exprimé à ce sujet il y a quelques semaines en déclarant que les expérimentations du groupe dans ce domaine en Espagne et au Portugal n’avait pas permis de fournir un avantage stratégique à l’opérateur malgré un coût important. Pour lui, la recherche de l’exclusivité provoque une hausse continu des prix, ce qui sur les marchés nationaux d’Europe continentale est très dangereux. Le groupe Vodafone préfère d’une part investir dans les contenus de façon moins ciblée et d’autre part assurer des partenariats avec des distributeurs internationaux dont Netflix.

La stratégie de convergence des opérateurs télécoms visant non plus à acheter des droits mais à produire des contenus pour en être propriétaire n’est pas neuve, et elle a même justement été appliquée les grands services SVOD comme Netflix. Ces services internationaux ont cependant un avantage : ils sont désormais implantés sur la plupart des marchés du monde et disposent donc d’une taille critique qui leur permet de produire des contenus très divers et en très grand nombre. Les opérateurs européens ont quant à eux une implantation géographique beaucoup plus réduite auront du mal à rivaliser en termes de diversité et de volume de catalogue exclusif. Il n’est pas certain que l’ajout de quelques contenus originaux, même très premiums, chaque année constitue un facteur d’attractivité suffisant face à des offres de SVoD riches et très compétitives en termes de tarifs.

Netflix sur les box SFR: Altice mise aussi sur les partenariats

Alors que certains opérateurs comme Vodafone semblent écarter le financement direct des contenus pour se concentrer sur les partenariats, Altice semble vouloir joueur sur les deux tableaux. Le groupe a en effet dévoilé ce lundi 12 juin un partenariat avec Netflix applicable dès le 13 juin en France et qui permet à l’opérateur d’offrir directement le service sur les box SFR[7]. Le service est offert pendant 6 mois aux abonnés SFR Family à partir de l’offre Power[8].  Pour les autres abonnés SFR mobile ou Triple Play, l’abonnement à Netflix est proposé selon les modalités habituelles du service américain (mois d’essai gratuit et trois tarifs entre 7,99€ et 11,99€).

La France est le premier pays où les abonnés Altice bénéficient d’un accès direct à Netflix mais l’accord avec le service américain porte également sur le Portugal, Israël et la République Dominicaine où le déploiement est prévu pour « courant 2017 ».

Pour Alain Weil, directeur général d’Altice Médias, cet accord s’inscrit dans la complémentarité avec l’offre SFR Play. Il ne devrait donc pas remettre en cause l’engagement du groupe dans le financement de contenus exclusifs. En outre, Alain Weil a également évoqué l’intégration possible d’Amazon Prime Vidéo sur les box SFR qu’il ne juge « pas absurde ».

[1] Réalisateur d’Entretien avec un Vampire et de The Crying Game.

[2] Le groupe Altice avait néanmoins déjà créé en interne un « pôle Création Originale » depuis au moins février 2016, date du recrutement de Nora Melhli.

[3] Avec pour objectif de proposer aux abonnés des « séries de qualité, à gros budget, aux personnages fouillés et à la narration innovante ».

[4] Une nouvelle saison devrait être disponible durant l’été sur SFR Play.

[5] La série La Peste achetée par Sky Vision ; La Zona et Velvet par Beta Film ; Gigantes par About Premium Content.

[6] Niek Jan van Damme considère d’ailleurs qu’il y a deux facteurs principaux de différenciation entre les offres de télévision : les contenus exclusifs et l’interface utilisateur.

[7] Soit via l’application Netflix désormais disponible sur LaBox 4K et le Décodeur Plus, soit via le canal 122.

[8] Au premier trimestre 2017, SFR revendiquait 788 000 abonnés à une offre Family sans pour autant préciser la part des offres Power.

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