La révolution numérique, pour la musique, ça a d’abord été une descente aux enfers, avant que vienne le rebond. Est-ce que la trajectoire est aujourd’hui solide ?
Oui, mais la bataille n’est pas gagnée. Après le choc du piratage et l’effondrement du modèle physique, le streaming a permis de reconstruire une économie adaptée aux nouveaux usages. Mais il reste des défis à relever, notamment sur la rémunération des artistes.
Nous sommes passés d’une économie de l’achat à une économie de l’écoute. Chaque écoute peut générer une rémunération, mais la valeur unitaire est sans infiniment moindre. La question est donc du niveau de cette valeur, et de sa répartition, au regard des 100 millions de titres disponibles sur chaque plateforme.
C’est pourquoi nous devons faire évoluer le modèle. L’accord conclu avec Deezer autour du modèle « artist centric » permet de mieux valoriser les créateurs professionnels, de favoriser les écoutes actives et de lutter contre les écoutes frauduleuses, les contenus générés par IA et les bruits blancs. C’est un début.
2. L’IA peut-elle être comparable demain à ce que le piratage a été hier ? Quelles urgences pour le cadre juridique national et européen ?
Oui, mais la comparaison a ses limites. Le piratage touchait à la façon dont les œuvres étaient distribuées ; l’IA bouleverse aussi la manière dont elles sont créées et produites. Son impact est donc beaucoup plus fort.
Les acteurs de l’IA utilisent les musiques et les textes pour entraîner les modèles, sans autorisation ni rémunération des créateurs.
Mais le phénomène va bien au-delà : les contenus synthétiques entrent directement en concurrence avec les œuvres, les noient dans la masse de titres disponibles et en diluent la valeur : en juin 2026, près de la moitié des titres mis en ligne sur Deezer était générée par IA.
Pour autant, l’IA peut être un formidable outil pour les créateurs, à condition qu’elle ne se développe pas à leur détriment. Nous défendons la mise en place d’accords, sur la base de trois principes : transparence des données utilisées, autorisation des ayants droit et juste rémunération.
L’Europe a commencé à poser ce cadre avec l’AI Act en 2024 et le rapport d’Axel Voss adopté le 10 mars 2026[1]. C’est aussi le sens de la proposition de loi Darcos[2], qui crée un levier pour favoriser la conclusion d’accords.
Mais il y a urgence : avec le piratage, la réaction était venue après coup ; avec l’IA, nous pouvons construire les règles du jeu avant que le marché ne soit définitivement structuré.
Les créateurs ont besoin de règles claires et d’un engagement politique immédiat à la hauteur de ces bouleversements.
3. Quand la « composante technologique » augmente, est-ce que le rôle du spectacle vivant est d’autant plus important ? D’un point de vue économique mais aussi pour le « supplément d’âme » ?
Je crois que plus la musique est dématérialisée, accessible partout et immédiatement, plus l’expérience physique et collective est importante. Le numérique permet de découvrir un artiste et de développer une audience ; le live transforme cette relation à distance en rencontre.
La dynamique du live depuis la crise sanitaire le confirme : en 2024, le spectacle musical et de variétés a attiré 37,9 millions de spectateurs et atteint 1,6 Md€ de recettes de billetterie en France, selon le CNM.
Et si le spectacle vivant joue un rôle économique essentiel, il joue aussi un rôle culturel, sociétal et territorial majeur.
Avec le dispositif « Tous en Live »[3], la Sacem a soutenu plus de 5 000 concerts dans des cafés, hôtels, campings ou restaurants, et permis à plus de 3 500 artistes de se produire.
Le spectacle vivant retisse du lien et participe à la vitalité démocratique. C’est sans doute là son véritable « supplément d’âme ».
Cécile Rap Veber
Directrice Générale de la Sacem
[1] Rapport « Droit d’auteur et intelligence artificielle générative : opportunités et défis »
[2] Proposition de loi relative à l’instauration d’une présomption d’utilisation des contenus culturels par les fournisseurs d’intelligence artificielle.
[3] Programme d’aide de la Sacem lancé en 2021, et destiné à favoriser l’organisation de concerts dans les villages et les quartiers.
