« Je suis favorable au service public, mais pas au fait qu’il coûte 4 milliards ». C’est sur le terrain financier, plutôt que sur celui des principes, que Vincent Bolloré, premier à être entendu à la reprise des travaux de la Commission d’enquête sur l’audiovisuel public, a porté l’offensive. Quitte à choisir des parallèles étonnants, pour appuyer sa démonstration sur le poids qu’il représente pour les Français : « à l’heure où la France doit se serrer la ceinture, vous donneriez 1000 euros par mois aux 350.000 agriculteurs sur 12 mois, cela fait 4 milliards d’euros » ; le coût du service public représente 4,2 euros par mois et par Français, contre 6 € en Grande Bretagne et 8 € en Allemagne, a remis en perspective la directrice générale de la DGMIC Florence Philbert lors de sa propre audition, dont 3 € pour France Télévisions. A titre de comparaison, le prix d’un abonnement à la version avec publicité de Netflix est de 7,99 € par mois, la place de cinéma coûte 7,5 € en moyenne et l’expresso servi en salle 2,80 €…
« Je pense qu’on peut avoir un service public de qualité, sans argent public, financé comme les autres chaînes [par la publicité] et qui gagne de l’argent », a poursuivi l’actionnaire principal de Canal+ devant les parlementaires, conduisant à une triple interrogation : sur l’identité et la raison d’être d’un tel ensemble, sur la capacité du secteur, à absorber un tel choc, et finalement sur les conséquences qu’il aurait pour ses propres activités.
Alors que Vincent Bolloré estime que France Télévision propose déjà « les mêmes programmes que la une ou la six », le basculement de son financement vers la publicité contraindrait le groupe à se situer dans une concurrence frontale avec les chaînes privées, à privilégier les cibles commercialement les plus rentables, et à renoncer à s’adresser à l’ensemble des publics, comme c’est aujourd’hui au cœur de ses missions. Alors que cette priorité se traduit par exemple par un âge moyen du public de France Télévisions plus élevé que celui des chaînes privées (entre 65 et 68 ans, contre 55 à 58 ans pour TF1 et M6), le formatage de la programmation à destination des « Frda 15-49 » (Femmes responsables des achats de moins de 50 ans, qu’on appelait autrefois « Ménagères ») et des « 25/49 ans » deviendrait la règle partagée.
D’un point de vue économique, mettre fin au financement public amputerait le secteur audiovisuel d’un gros tiers de ses ressources, sans espoir aucun que l’élasticité du marché de la publicité permette de le compenser. Même à moyen terme : en France, comme dans l’ensemble des marchés comparables, la télévision voit ses recettes s’éroder, au profit des supports digitaux, et l’étude publiée début 2024 par l’Arcom et la DGMIC confirme que ce jeu de vases communicants ira en s’amplifiant à l’horizon 2030. Bouleverser le mode de financement de l’audiovisuel public précipiterait donc dans la crise les acteurs privés : TF1, M6 et CMA Media… et le groupe Canal+ (CNews et CStar, mais aussi le développement des offres avec publicité de la chaîne Canal+).
C’est finalement la production qui se trouverait entraînée par ce trou d’air, alors que France Télévisions y a investi 500 M€ (hors production de flux), qu’il est le premier financeur en clair du cinéma (80 M€) et qu’il consacre 265 M€ à la fiction, 105 M€ au documentaire, 31 M€ à l’animation et 17 M€ au spectacle vivant. L’impact serait tel que les groupes leaders seraient frappés autant que les petites structures indépendantes… Et parmi les premiers Banijay, 3e fournisseur de France Télévisions et qui pèse pour 10 % de ses commandes.
Comme Vincent Bolloré le rappelait en introduction de son audition, c’est en sa qualité d’actionnaire de Banijay qu’il était entendu. « Je ne vais pas pouvoir vous en dire grand-chose », n’en ayant « jamais été administrateur » et ne sachant « même pas où est leur siège social », relativisait-il. Il n’est pourtant pas besoin d’être très averti des affaires du groupe pour mesurer les conséquences qu’aurait pour lui la réforme drastique du financement de l’audiovisuel public.
Raison de plus pour s’étonner des propositions d’un financier que l’on sait en général particulièrement affuté.
