L'édito de Philippe Bailly

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Audiovisuel public : pourquoi Charles Alloncle a déjà atteint son objectif

« Ce rapport passe malheureusement à côté de l’essentiel ». Il est rare, peut-être même inédit, qu’un Premier ministre commente à chaud le rapport d’une Commission d’enquête parlementaire. Moins d’une heure après sa mise en ligne sur le site, et bien plus qu’en une phrase :  près de 2 500 signes pour le texte que Sébastien Lecornu a publié sur X. L’équivalent d’une intervention de plus d’une minute et demie s’il avait été prononcé à la radio ou à la télévision.

Si l’on ajoute les « réponses concrètes » que la ministre de la Culture s’est engagée devant la Commission des Affaires culturelles de l’Assemblée nationale à apporter « vers la fin du mois de mai » concernant la réforme de l’audiovisuel public, difficile de ne pas penser que Charles Alloncle a en tout cas atteint son objectif.

Pas de « grand soir » dans l’immédiat, pour autant, pour reprendre l’expression de Catherine Pégard devant les parlementaires. A un an du premier tour de l’élection présidentielle, la probabilité d’un grand projet de loi de réforme de l’audiovisuel est égale à zéro. Avec une Assemblée nationale ingouvernable de surcroit, et alors qu’Emmanuel Macron s’apprête à conclure son deuxième quinquennat en rendant une copie blanche, en termes de bilan dans ce domaine. Les propositions phares du rapport Alloncle, sur le retour du pouvoir de nomination des dirigeants de l’audiovisuel public au Président de la République par exemple, ne trouveront donc pas de débouché à court terme. On doute au-delà que certaines, celles qui concernent la liberté d’expression – hors du contexte professionnel – des collaborateurs de l’audiovisuel public, passent avec succès, si elles étaient adoptées, le crash test juridique du Conseil Constitutionnel.

Mais dans le même temps, et à défaut de valider le milliard d’euros d’économies que Charles Alloncle affirme pouvoir réaliser sur l’audiovisuel public, Catherine Pégard affirme dans Le Figaro qu’il « est nécessaire de faire des économies, et [que] certains programmes seront touchés par les réductions budgétaires », confirmant la poursuite de la « trajectoire financière » à la baisse que Françoise Nyssen, ministre de la Culture, et Gérald Darmanin, ministre des Comptes Publics, avaient engagé en 2017. On sait donc déjà que les 600 M€ (en euros constants) de diminution des ressources de France Télévisions vont encore se creuser en 2027.

Mais dans le même temps, les groupes publics, France Télévisions surtout, ont anticipé sur les conclusions du rapport, sans même attendre parfois qu’il ait été publié : la mise en ligne des « Pages transparence » consacrées aux finances de France Télévisions, à son organisation, aux producteurs avec lesquels le groupe collabore… ou la révision annoncée des contrats de travail, dans le but de mieux prévenir les situations de conflit d’intérêt, quand un de ses ex-collaborateur rejoint une société de production, sont bienvenues. Il y a aussi les décisions dont on se dirait, s’il s’agissait d’une scène de films, qu’elles sont surjouées, comme l’arrivée annoncée d’Eugénie Bastié, érigée en icône de la journaliste-de-droite-à-laquelle-l’audiovisuel-public-ouvre-ses-portes, dans une émission qui ne sera pas à l’antenne avant l’automne…

Mais au-delà, il y a l’impalpable, comme une forme d’air du temps ou de nouvel état d’esprit. Il y a 12 mois, le débat autour de l’audiovisuel public se concentrait sur l’organisation de l’audiovisuel public –  holding ou fusion – mais ni sur sa légitimité, ni sur son périmètre. A l’été 2025, la publication du Règlement sur la liberté des médias semblait consacrer un attachement partagé à l’audiovisuel public au sein de l’Union européenne. Quelques mois plus tard, et de Charles Alloncle à Jordan Bardella, les débats de ces derniers jours virent aux 50 nuances de racornissement (3 suppressions de chaînes dans le rapport du premier) ou de privatisation (réclamée par la pétition du second). Et pour faire bonne mesure, le premier s’attache également à affaiblir celles des structures publiques qu’il juge sans doute trop bienveillantes à l’égard de l’audiovisuel public : l’Arcom, dont la droite radicale a fait une cible récurrente depuis – notamment – le retrait de l’autorisation d’émettre de C8, mais aussi le ministère de la Culture, qui perdrait dans le projet Alloncle la tutelle de l’audiovisuel public, au profit d’un secrétariat général – à créer – qui serait rattaché à Matignon.

Si la virulence de Charles Alloncle et de ses soutiens a souvent été pointée, elle n’en rend que plus remarquable le silence assourdissant de ces derniers jours, parmi ceux qu’on attend traditionnellement au soutien de l’audiovisuel public, au-delà des seuls élus et responsables politiques de gauche. Auteurs, comédiens, techniciens, producteurs, philosophes, chercheurs… On cherche les tribunes, les pétitions, les points de vue… Comme si certains n’osaient pas, ou n’osaient plus, s’opposer frontalement au camp du député ciottiste.