Mettre en avant la défense du pluralisme pour revendiquer la fermeture d’un média par une mesure d’exception. Du point de vue même de celui qui l’a rédigée, la pétition appelant à « supprimer CNews de l’audiovisuel français » est un contresens. Mais pire, ses 880 000 signataires pourraient bien faire figure d’idiots utiles de ce qu’ils prétendent dénoncer.
Son initiateur Lucas Massoni se présente comme un consultant indépendant français en systèmes d’information, qui ne « s’attendait pas du tout à un tel écho », explique-t-il à Libération, concernant un texte déposé sur le site de l’Assemblée nationale le 10 juin, et qui « lui était un peu sortie de la tête ». Sur le papier, donc, un profil réfléchi et mesuré.
A le lire on trouve, d’abord, la même brutalité que celle qu’il prétend dénoncer à propos de CNews : « machine de propagande », « régulateur paillasson du régulé », « poison déversé dans les foyers », « fréquence souillée » …
Si l’on revient aux faits, l’autorisation de diffusion de CNews a été renouvelée le 11 décembre 2024 par l’Arcom, pour une durée de 10 ans, après instruction de sa candidature, « concours de beauté » et négociation d’une nouvelle convention. Comme la pétition elle-même l’indique, CNews avait fait l’objet de « 27 rappels à l’ordre par l’Arcom depuis 2019 », à la date de sa parution (juin 2026). Rappelant que c’est bien à l’Arcom qu’il revient de réguler la chaîne, et confirmant qu’elle n’est pas restée inerte.
Réclamer aux pouvoirs publics que la loi de 1986 soit rendue plus efficace, en resserrant l’échelle des mises en garde puis sanctions qu’elle prévoit, et plus dissuasive dans les peines qu’elle permet de prononcer est une chose ; demander à l’Assemblée nationale de « supprimer CNews », c’est s’affranchir des règles du droit, et dériver vers les pratiques illibérales que les pétitionnaires soupçonnent la chaîne d’encourager.
Si une telle demande était satisfaite, et dans un scénario d’arroseur arrosé, cela permettrait à court terme à CNews et aux médias du même écosystème (Europe 1, JDD…) de dénoncer – à juste titre – une atteinte à la liberté d’expression et de se draper dans une posture victimaire. Se rappeler la façon dont la chaîne avait traité l’arrêt du Conseil d’Etat de février 2024 (qui étendait les critères d’appréciation du pluralisme des antennes) donne une – faible – mesure de la campagne qu’elle pourrait déclencher.
Ce serait, au-delà, créer un précédent qui pourrait demain, par capillarité, être répété à l’encontre de tout autre média audiovisuel, mais aussi, pourquoi pas, de presse écrite, dont la ligne éditoriale ne conviendrait pas à la majorité politique. Dans la polarisation du paysage qui prévaut aujourd’hui, on ne peut que redouter la liste des victimes potentielles.
Les député(e)s de la commission des Affaires culturelles, fort heureusement, ont su s’extraire du piège qui leur était tendu : dans le rapport qui lui a été confié, son président Alexandre Portier pourrait proposer à la Conférence des Présidents d’organiser en séance publique un débat élargi sur « l’avenir de la liberté d’expression, de la régulation, du pluralisme et de la gestion de l’information à l’heure des réseaux sociaux ».
Mais il est difficile de ne pas noter que la montée en puissance médiatique de la pétition sur CNews a coïncidé, ces derniers jours, avec les pressions d’une partie des équipes de BFM TV sur la direction de leur chaîne, en raison d’une ligne jugée trop à droite, avec les menaces de boycott de LFI et/ou Jean-Luc Mélenchon sur BFM TV et sur TF1, ou encore avec le gimmick adopté par les élus du RN, visant, sur les médias de l’audiovisuel public, à esquiver toute question – même un peu – pointue par une agression de l’intervieweur sur le déséquilibre – supposé – vers la gauche de son antenne.
Et nous ne sommes encore qu’à 6 mois du premier tour de l’élection présidentielle… Alors qu’une initiative forte aide à retrouver des conditions normales pour la campagne électorale qui démarre, surement. Mais à condition de ne pas se tromper de sujet ni d’interlocuteur : aller vers l’Arcom, qui en a la responsabilité, et à propos de l’ensemble des médias audiovisuels.

