L'édito de Philippe Bailly

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Rendez-vous manqué pour Thélyson Orélien

A la fin Thélyson Orélien n’aura servi à rien, ou presque. Provoqué de la gêne chez ceux qui s’étaient trop vite enthousiasmé d’un style que tous, ou presque, jugeaient si personnel. Pris à contre-pieds ceux qui l’avaient alors défendu, jusqu’à imaginer qu’il soit la victime collatérale d’une attaque à motivation politique, visant son éditeur Grasset. Embarrassé tous ceux, les enseignants notamment, qui s’efforcent d’encadrer l’utilisation de l’IA par leurs élèves, en posant notamment la transparence comme un principe cardinal…

Plagiaire avéré avant-hier, utilisateur à grande échelle de l’IA hier, enfoncé dans son déni aujourd’hui… A refuser toute ouverture sur les conditions dans lesquelles il a produit C’était ça ou mourir, Thélyson Orélien restera comme un épisode gênant de l’édition littéraire, plutôt que le catalyseur de la – nécessaire – réflexion sur l’évolution du rapport entre création et technologie et au premier chef l’IA.

S’essayer à l’exercice conduit d’abord, naturellement, à distinguer hier – l’utilisation des œuvres déjà produites pour améliorer les modèles – et demain – l’utilisation de l’intelligence artificielle pour en faire naître de nouvelles.

Le débat pourrait déjà être tranché sur le premier aspect, avec deux principes simples pour en poser les termes : l’accord des ayants-droits comme préalable indispensable à l’intégration d’une œuvre dans les corpus d’entrainement, d’une part ; le versement de droits voisins en contrepartie des exploitations commerciales que ces catalogues permettent de développer, de l’autre. Le support juridique qui aiderait à les faire entrer dans le droit national existe : la Proposition de loi visant à garantir un développement éthique de l’intelligence artificielle respectueux du droit d’auteur, déposée par la sénatrice Laure Darcos en juillet 2025 ; le texte a été adopté à l’unanimité par le Sénat, le 8 avril 2026 ; et un vote conforme de l’Assemblée nationale, le 19 novembre, lors de la « niche » parlementaire socialiste, suffirait maintenant à lui donner force de loi.

Le sujet est sensiblement plus complexe s’agissant des œuvres à créer. Avec la banalisation de l’IA dans les usages privés comme professionnels, il deviendra de plus en plus hasardeux d’exiger une « garantie sans IA » pour reconnaître comme œuvre un écrit, une production sonore ou une création audiovisuelle. Aux débuts du numérique, personne n’a d’ailleurs songé à proscrire l’usage des moteurs de recherche du travail de documentation des auteurs. Prohiber l’IA reviendrait aussi à pénaliser le rendu artistique, dans toutes les dimensions qu’elle peut apporter, autour du cœur de la création. 

Avec en corollaire la question essentielle sur ce qui « fait œuvre » et constitue ce dernier. Participant le 2 octobre au 25e anniversaire de NPA Conseil, le directeur général de la SCAM Hervé Rony faisait preuve d’une grande – et salutaire – humilité sur la réflexion engagée avec ses sociétaires (des auteurs de documentaires principalement) pour parvenir à cette définition, comme sur le temps nécessaire pour la faire aboutir.

A entendre que les productions adossées à l’IA mobilisent des équipes de productions entières, au sein desquelles sont transposés les métiers traditionnels de l’audiovisuel ou du cinéma (réalisateur, bien sûr, mais aussi chef opérateur, décorateur…), ou à lire le 23 octobre le reportage du Figaro sur la romancière sud-africaine Coral Hart, qui a travaillé pendant 14 ans dans l’édition avant de développer sa méthode de génération littéraire via l’IA, se posera aussi la question du statut de ces productions, et de celui des prompts eux-mêmes. « Si vous demandez seulement à ChatGPT ou Claude “écris-moi un livre” vous allez récupérer un truc catastrophique, parce que vous ne lui avez rien donné », explique l’autrice, qui « définit un concept d’histoire, un style, des personnages décrits avec précision, une liste de chapitres avec un résumé de leur contenu » et « jongle ensuite entre ChatGPT, « très bon sur les dialogues », Claude, « incroyable pour la prose » mais aussi d’autres, comme Grok, « totalement désinhibé » et recommandé pour les scènes érotiques ».

Il reviendra aux professionnels et aux spécialistes de la propriété intellectuelle de décider s’il s’agit là d’expertises techniques ou artistiques et, partant, si un prompt – ou ce qu’il produit – peut être reconnu en tant qu’œuvre.

La transparence des uns et des autres sera nécessaire pour sortir de cette phase de tâtonnement. Cette transparence qui a manqué à Thélyson Orélien. Occasion manquée.

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