L'édito de Philippe Bailly

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La sortie de la TNT est déjà une réalité… en Angleterre

Le 23 juin 2026 restera comme un tournant dans l’histoire audiovisuelle britannique. Sans tambour, trompette, ni d’ailleurs orgues funéraires, le Department for Culture, Media and Sport britannique (Ministère de la Culture, des Médias et du Sport) a fait entrer la Grande-Bretagne dans le processus de sortie de la TNT. La fourchette de temps – entre 2034 et 2044 – reste large, et une consultation publique ouverte jusqu’au 31 août vise à la préciser. Mais le principe, lui, est acquis et arrêté.

L’ampleur de la réflexion qui y a conduit donne la mesure de l’importance de la décision :  comme le décrit Gilles Pezet (lire sur la plateforme Insight NPA : Extinction de la TNT britannique : ce que révèlent les travaux préparatoires du gouvernement, cluster par cluster), l’arbitrage a été pris au terme de quatre années de réflexion et d’une dernière année de travaux particulièrement intenses (quatre groupes de travail, seize papers, six séances plénières au niveau ministériel…). Et si les aspects purement techniques – la capacité à assurer à chaque foyer britannique une continuité dans l’accès à la télévision – semblent globalement rassurants, la bascule vers un monde tout IP est porteuse d’au moins trois ruptures majeures.

La première consacre la fin de la (presque) gratuité de l’accès à l’audiovisuel. En cumulant redevance et amortissement du téléviseur, les services du DCMS ont calculé que l’accès à la télévision gratuite en TNT revenait aujourd’hui à 195 £ par an et par foyer ; en intégrant le coût d’un abonnement haut débit, même de base, le montant sera au moins 2,4 fois plus cher (462 £). Le risque d’exclusion d’une partie de la population est le plus évident. Les Britanniques estiment que près de 2 millions de foyers pourraient encore être dépendants de la TNT en 2035, si aucun dispositif de transition n’est mis en place, soulevant la question du financement et de la gouvernance de ce dernier.

On se souvient qu’en France, le switch off analogique avait été piloté par un groupement associant éditeurs de la TNT et pouvoirs publics, lesquels avaient également financé la fourniture d’adaptateurs aux foyers se trouvant dans une situation de grande précarité. Mais l’enjeu financier était resté maîtrisé du fait qu’il s’agissait d’un coût « one shot ». Dans le cas d’un raccordement au haut ou très haut débit, c’est aujourd’hui un sujet de coût récurrent qui se trouve posé.

La fin de la neutralité représente le 2e enjeu, alors que la diffusion hertzienne assurait à l’éditeur une totale maîtrise du signal diffusé, que l’opérateur – TDF ou Towercast – se limitait à une pure fonction technique de transmission, et que la numérotation constituait au niveau du téléviseur une manière simple et stable de naviguer entre les chaînes.

Recherche de la meilleure expérience pour le client, dans un univers où chaînes et services à la demande se sont multipliés, optimisation de la valeur des emplacements disponibles dans l’interface… ou les deux, les box d’opérateurs comme les smart TV sont devenus des éléments actifs dans l’accès aux programmes, mais aussi dans le marketing des services. La mesure même du niveau de mise en valeur gagne en complexité, alors que la navigation se fait principalement dans des mosaïques qui multiplient les entrées, et que les algorithmes ont pour vocation de personnaliser à l’extrême les programmes qui sont mis en avant pour chaque abonné.

C’est bien pourtant en jouant sur la visibilité des services considérés comme étant d’intérêt général que les pouvoirs publics entendent réguler le paysage. C’est le troisième point de rupture : devoir composer avec des environnements très hétérogènes, là où une simple règle de numérotation suffisait hier.

Et avec une question bien plus essentielle encore, sur les fondements même de cette mise en avant. La distinction était claire, hier, entre chaînes de la TNT auxquelles l’État concédait gratuitement l’usage des fréquences en contrepartie de (lourdes) contraintes (quotas de diffusion, financement de la création, limitations à la publicité…), d’une part, chaînes cabsat et services OTT. Mais qu’en sera-t-il demain ? Sur quelles bases asseoir la régulation ?

Dans ces trois ruptures – fin de l’accès gratuit et universel, fin de la neutralité des réseaux et des terminaux, refondation des bases de la régulation – le Royaume-Uni représente pour la France un intéressant terrain d’observation.

Sur le troisième aspect, il est à craindre que la France se trouve limitée pour adapter les solutions que les Britanniques auront imaginées, si les règles de l’Union européenne restent en l’État. Et particulièrement le principe du pays d’origine. C’est aujourd’hui dans les environnements technologiques de Samsung, LG, Google, Apple ou encore Amazon que se joue l’expérience audiovisuelle. Après la délibération de l’Arcom de septembre 2024, c’est aussi dans les mêmes interfaces que devraient être mis en avant les chaînes de la TNT, en leur qualité de Services d’intérêt général (SIG). Mais aucun de ces acteurs n’est domicilié en France et l’Autorité, si elle veut intervenir, s’en trouve réduite à s’appuyer sur de longs, complexes et finalement inopérants mécanismes de coopération inter-étatique.

Brexit oblige, les Anglais n’ont plus cette contrainte. Espérons que d’ici à l’arrêt de la TNT, le droit communautaire ait suffisamment évolué pour que les décisions qui seront prises, demain ou après-demain, afin d’assurer la visibilité des SIG ne restent pas lettre morte.

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