Sur le papier, la France aime ses médias, valorise l’exception culturelle et défend leur contribution à une information de qualité. Mais peut-être comme on châtie bien ceux qu’on aime. Ou peut-être, dans une version dans laquelle la distinction entre saltimbanques et géomètres dont s’amuse le secteur aurait radicalement tourné à l’avantage des premiers, avec des bateleurs, baladins et acrobates qui pourraient – durablement – se contenter d’amour et d’eau fraîche.
Il faudra attendre le 1er octobre, et l’examen de la loi de Finances en Conseil des ministres, pour que le chiffre soit confirmé officiellement, mais il semble acquis que les ressources de France Télévisions subiront en 2027 un coup de rabot de 90 M€. Un coup supplémentaire, qui fait venir à l’esprit la formule du film la Haine : au niveau du premier étage, il se disait encore « jusqu’ici tout va bien » …
« En analysant la valeur réelle de chaque dotation annuelle versée à France Télévisions, et en la projetant en euros de 2026, on constate une érosion massive et continue entre 2015 et 2026 : presque 600 M€ en euros constants, représentant une perte de -19,3 % en termes réels sur la période », évaluait en avril dernier le dossier NPA Conseil « Financement, charge pour le public, audience… Quelle trajectoire pour France Télévisions ? ». Du point de vue des moyens, l’année à venir s’annonce promise pour s’inscrire dans la continuité des précédentes. Mais de la même façon que la chute s’accélère sous l’effet de la force de gravité, et compromet l’atterrissage, ajouter de nouvelles réductions aux réductions précédentes finit forcément par avoir des conséquences majeures.
C’est la capacité de France Télévisions à conserver son statut d’acteur clé du financement de la création qui est aujourd’hui en jeu. Et avec elle l’équilibre d’une filière qui compte près de 300 000 salariés, d’après l’organisme de protection sociale spécialisé Audiens. Mais il est difficile, décidément, de faire entendre l’audiovisuel dans sa dimension économique et systémique plutôt que, simplement, comme un outil d’influence ou de distraction.
Porter le regard vers les acteurs privés ne renverse pas malheureusement le diagnostic. L’interdiction envisagée de la publicité pour les lunettes et les prothèses auditives, au motif que ces dernières poussent les consommateurs à acheter des équipements superflus, s’inscrit dans la longue liste des questions – sérieuses – pour lesquelles s’attaquer à la publicité (interdictions, mentions légales…) est supposé tenir lieu de traitement au fond.
Le détournement des conclusions des Etats Généraux de l’Information renvoie à une autre tradition. Celle qui pousse à tenter de résoudre les difficultés de la presse écrite en rognant les ailes des médias audiovisuels, plutôt que de rechercher les voies d’une création de valeur partagée, et les moyens d’une résistance collective plus efficace aux géants du numérique. C’est dans cette deuxième direction, et d’une façon douce se limitant à une plus grande transparence, que la recommandation des EGI invitait à se diriger (avec la possibilité, dans une forme de name and praise, de distinguer les annonceurs qui soutiennent par leurs investissements publicitaires la contribution des médias – écrits et audiovisuels – au financement de l’information et de la création) ; l’idée sur laquelle le gouvernement consulte actuellement (le fléchage autoritaire d’une partie des budgets des marques vers les seuls sites et application d’une fraction de la presse) en parait bien éloignée, en plus de faire naître des doutes sérieux, sur la capacité politique à faire voter un tel texte, comme sur sa « bonne fin » juridique.
Figurant parmi les leaders mondiaux de la télévision payante, et premier financeur du cinéma français, Canal+ n’est pas non plus épargné. Un an tout juste après que l’administration fiscale a clarifié les conditions d’utilisation des taux de TVA à 10 % et 20 %, au terme d’un conflit de plus de quatre années, elle prétend supprimer le premier et piocher 200 M€ supplémentaires dans les caisses du groupe.
Le mois de septembre n’est pas encore fini, mais de Financement public, à TVA, en passant par Fléchage et Lunettes, les médias français tiennent déjà leur petit abécédaire d’un automne (qui se promet) meurtrier.
Et pendant ce temps…
Aux Etats-Unis, Paramount est maintenant en capacité de mener son rachat à 110 milliards de dollars de Warner Bros Discovery.
En Allemagne, le premier groupe privé RTL Group a repris le n° 1 de la télévision payante et le numéro 2 ProsiebenSat1 a été racheté par le leader en Italie et en Espagne Media For Europe.
Au Royaume-Uni, le n° 1 de la télévision payante Sky est en passe de racheter le premier acteur privé de la télévision gratuite ITV…

