Les 24 et 25 mai 2011, c’est en amont du G8, et à Paris plutôt qu’à Deauville, que Nicolas Sarkozy avait réuni 1 500 dirigeants de la Tech mondiale pour le premier – et dernier – « e-G8 » ; 15 ans plus tard, il aura suffi ce 17 juin d’une dizaine de chaises pour recevoir ceux qui tiennent aujourd’hui les rênes de la nouvelle révolution numérique – les patrons d’OpenAI, Anthropic, Mistral AI, Google ou encore Meta – et de le faire à la table même du G7.
La puissance est infiniment plus grande, d’autant qu’elle s’est encore concentrée, et relire le discours de l’alors Président de la République donne la mesure de la façon dont les lignes ont continué à bouger depuis 2011.
Fidèle aux mythes fondateurs du Web, Nicolas Sarkozy y saluait encore la « formidable bibliothèque mondiale » à laquelle internet permet de donner corps ; fin 2025, notamment, Anthropic, Google, OpenAI, Meta, xAI et Perplexity ont été convaincus d’avoir utilisé frauduleusement 195 000 livres pour entraîner leurs modèles, Taylor Swift et le comédien Matthew McConaughey en sont à breveter leur voix pour essayer d’en éviter la reproduction frauduleuse… comme Netflix (pour son « Toudoum ») ou la MGM (pour le rugissement du lion de ses génériques).
Au travers de l’actualité parlementaire de ces derniers jours, la France illustre, tristement, l’incapacité des gouvernants à « faire entrer (le numérique et maintenant l’IA) dans l’ère de la responsabilité, individuelle et collective », selon l’expression de Nicolas Sarkozy.
Problème de rythme souvent. Le 16 juin, le Sénat a adopté en Première lecture la Proposition de loi Balanant qui doit rendre plus effectif le droit à rémunération des éditeurs pour l’usage de leurs textes par les plateformes. Ce droit est juridiquement en vigueur depuis… juillet 2019… mais est à peu près resté lettre morte jusque-là. Et il va le rester encore : la proposition de loi n’a pas été adoptée dans les mêmes termes par les sénateurs et par les députés. Elle va donc poursuivre sa navette parlementaire et finira peut-être, en 2027… par répondre aux enjeux d’hier : disposer d’un cadre de négociation adapté avec les agrégateurs et les moteurs de recherche… dont les internautes s’éloignent chaque jour un peu plus, au profit des applications d’intelligence artificielle.
Time to market en principe mieux assuré, l’Assemblée nationale aurait pu débattre le 11 juin d’une proposition de loi de la sénatrice Laure Darcos, adoptée à l’unanimité par la chambre haute, et qui vise à instaurer « une présomption d’utilisation des contenus culturels par les fournisseurs d’intelligence artificielle » … Mais le texte n’a pas été discuté. Sans doute soucieux de marquer l’importance qu’il y attachait, le groupe communiste (GDR) dans la « niche » duquel il devait être débattu l’a placé en dernière position dans l’agenda de la journée, après, notamment, la « proposition de loi visant à renforcer la solidarité envers les retraités pauvres » ou les propositions de résolution « appelant à une action résolue de la France contre le blocus imposé par les États-Unis au peuple cubain » et « tendant à la création d’une commission d’enquête sur les manquements et dysfonctionnements du Comité national d’accueil et d’actions pour les Réunionnais en mobilité »…
Au pays de Beaumarchais, pragmatisme et principes se rejoignent au soutien de ce texte. Pour la dimension morale, mais aussi parce que la France a bien plus à gagner d’un point de vue économique en défendant ses industries culturelles, qu’à se ranger derrière Mistral, qui peine à faire filière à lui tout seul.
À l’aube de la campagne pour les élections présidentielles, le terme de souveraineté a fait un retour spectaculaire dans les discours des – potentiels futurs – candidats.
On entend beaucoup dire que la France, et a minima l’Europe, doit reconquérir sa souveraineté technologique. Pour être colossal, le défi n’en est pas moins souhaitable… aussi longtemps qu’il ne sacrifie pas la proie pour l’ombre, et l’équilibre des filières créatives pour une loi de la jungle technologique dont les géants américains seraient les premiers à profiter.

