Annoncé le 17 mai 2021, et abandonné 16 mois plus tard, le 16 septembre 2022, en raison de l’hostilité de l’Autorité de la Concurrence, le projet de rapprochement entre TF1 et M6 et, au-delà, le sujet de la recomposition du paysage audiovisuel – à laquelle Rodolphe Saade entend bien prendre toute sa part – est régulièrement revenu depuis dans les échanges des professionnels ; et les négociations réunissant TF1, M6, son actionnaire de contrôle RTL Group et le groupe CMA CGM (CMA Media) révélées par Le Parisien, au terme desquelles le groupe TF1 pourrait reprendre la chaîne M6, et CMA Média W9, M6+ (et, sans doute, Gulli et 6ter), l’ont remis au centre des débats.
Pour en souligner le caractère indispensable et inéluctable, le plus souvent. Pour encourager en conséquence gouvernements et parlementaires à assouplir les termes de la presque quadragénaire Loi Léotard du 30 septembre 1986. Pour demeurer dans le registre de la vigilance sourcilleuse, s’agissant du Président de l’Autorité de la Concurrence Benoit Cœuré. « Si un projet de fusion TF1/M6 nous était soumis, nous le confronterions aux faits et à l’évolution prévisible des marchés », comme cela a été fait en 2021, indiquait-il le 11 février, lors d’un Colloque organisé par le Sénat. Concédant toutefois que « beaucoup de choses ont changé depuis cette date ».
Plus que jamais, il est vrai, le périmètre observé pris en considération – le « marché pertinent » au sens du régulateur – transforme radicalement l’appréciation que l’on peut avoir d’un rapprochement (lire dans cet Insight NPA M6 + le groupe TF1 : un petit quart de l’audience total vidéo et près de 3 Mds€ de CTV d’affaires).
S’agissant d’audience, d’abord, la part de l’audience TV d’un groupe TF1 intégrant la chaîne M6 aurait été au premier trimestre 2026 de 34,7 % sur l’ensemble du public 4+, et celle de CMA Media, s’il avait intégré W9, 6ter et Gulli de 13,2 %. A titre de comparaison, le poids des 5 chaînes de France Télévisions, favorisées il est vrai par les Jeux Olympiques d’hiver, était de 30,1 % au cours de la même période. Mais si l’on considère que la TV (plateformes de BVoD comprises) représente environ deux tiers du total vidéo (4 h 14 par jour en moyenne), la part de l’ensemble groupe TF1 + M6 aurait été ramenée à 23 % de ce total, et celle de CMA Media, dans son nouveau périmètre, aurait été inférieure à 9 %.
L’effet du changement de perspective est encore plus saisissant s’agissant du marché de la publicité. En 2025, le chiffre d’affaires publicitaire de TF1 s’est établi à 1 574,0 M€, d’après les comptes qu’il a publiés. Le groupe M6 ne détaille pas la part générée par la chaîne du même nom dans les 1 032,2 M€ qu’il a collectés. Mais on peut l’évaluer à environ 600 M€, si l’on considère que le chiffre d’affaires de la structure qui l’édite (M6 Métropole Télévision) a été de 618 M€ en 2024 (les résultats pour 2025 ne sont pas accessibles à ce stade). Dans une première approche, on peut estimer que TF1 et la chaîne M6 pèsent à eux deux plus de 60 % des revenus de la publicité TV : un cumul supérieur à 2 Mds€, d’une part, et un total évalué à 3,237 Mds€ pour le marché par l’étude BUMP en 2025, de l’autre. Mais en rapportant le même montant au poids total de la publicité TV & Vidéo (1,4 Md€ pour le display, 2,4 Mds€ pour le social et, donc, 3,2 Mds€ pour la TV, soit 7 Mds€ environ), la proportion tombe sous les 30 %.
S’agissant plus spécifiquement de la publicité CTV, évalué à 686 M€ en 2025 par l’Observatoire de l’ePub du SRI et de l’Udecam, la part de l’ensemble TF1 / chaîne M6 ne dépasserait pas 40 % : un peu moins de 30 % « provenant » des 198 M€ de revenus de TF1+ en 2025 ; une part inférieure à 10 % apportée par M6, en considérant que les 126,3 M€ de revenus du streaming publiés en 2025 par M6 ne comportent pas que de la publicité, et qu’une part de l’inventaire monétisé sur M6+ provient du visionnage de programmes de W9, 6ter ou Gulli.
S’il semble donc bien que « beaucoup de choses ont changé », la capacité de TF1, M6, RTL Group et CMA Media à demander à l’Autorité de la concurrence d’en tirer les conséquences suppose qu’ils résolvent la question de la comptabilité du schéma auquel ils travaillent avec les dispositions de la loi de septembre 1986.
La limitation à 49 % de la part du capital ou des droits de vote qu’une même personne peut détenir ou contrôler dans une chaîne (article 39) n’apparaît plus comme un enjeu majeur, depuis que le seuil de déclenchement de ce plafonnement a été relevé de 2,5 % à 8 % de part d’audience.
Le plafond de sept autorisations de diffusion détenues par un même groupe (article 41) ne devrait pas non plus constituer un obstacle. Le groupe TF1 détient aujourd’hui cinq autorisations (TF1, LCI, TMC, TFX, TF1 Séries Films). Y ajouter M6 resterait en deçà du maximum légal ; constat identique pour CMA Média : quatre autorisations actuellement (BFM TV, RMC Story, RMC Découverte et RMC Life) et sept, demain, si W9, 6ter et Gulli venaient s’y ajouter. Tout juste le schéma imposerait-il la restitution de la fréquence – de TNT payante – de Paris Première, segment sur lequel elle est la seule depuis le retrait des chaînes de Canal+.
Comme cela a été bien identifié c’est l’article 42-3 qui constitue le véritable obstacle à la recomposition, et plus précisément l’impossibilité pour l’Arcom de maintenir l’autorisation de diffusion d’une chaîne cédée dans les 5 ans suivant l’attribution de cette autorisation.
S’agissant des chaînes du groupe M6, la nouvelle autorisation de M6 a été attribuée (comme celle de TF1) en avril 2023, W9 et Gulli ont été (ré)autorisés le 11 décembre 2024, et l’autorisation de 6ter viendra à expiration le 11 décembre 2027, conduisant en l’état du droit à des échéances de possibles cessions en avril 2028, décembre 2029 et décembre 2032.
Par deux fois, le Sénat a profité de la discussion de la Proposition de Loi Lafon prévoyant le regroupement de l’audiovisuel public sous la holding France Médias pour tenter d’assouplir le dispositif.
Le texte qu’il a adopté en première lecture, en juin 2023, prévoyait de ramener de cinq à deux ans le délai minimal visé par l’article 42-3, voire de supprimer ce dernier pour des motifs « d’intérêt général », ce qui aurait rendu possible la cession de M6 au printemps 2025, de W9 et Gulli fin 2026, et de 6ter fin 2029.
La rédaction retenue en deuxième lecture, en juillet 2025, conserve le passage de « cinq » à « deux » ans pour les nouvelles autorisations et, s’agissant des autorisations déjà démarrées (celles de M6, W9 et Gulli dans le cas d’espèce), imagine un mécanisme de « regroupement », dans lequel le délai de cinq ans court à compter de l’autorisation de la chaîne ayant la plus forte part d’audience. Dans ce mécanisme, c’est le délai applicable à la chaîne M6 qui s’appliquerait à ses « filles » de la TNT, soit avril 2028.
Mais la deuxième lecture de la proposition de loi n’a pas été inscrite à ce jour à l’agenda de l’Assemblée nationale, et le texte n’a pas fait l’objet a fortiori d’une adoption définitive.
A défaut d’évolution du cadre législatif, une recomposition par démembrement (très) progressif du groupe M6 apparaît, à de multiples titres, difficilement imaginable. L’alternative reviendrait, pour RTL Group, à restituer une (6 ter) ou plusieurs (Gulli ? W9 ?) autorisation(s) afin de pouvoir céder la chaîne M6 sans avoir à attendre 2030 ou 2032. Donc à détruire de la valeur, pour lui-même, et pour la TNT dans son ensemble compte tenu de la perte d’attractivité que cela induirait.
Au final, alors que le Président de la République a affirmé à plusieurs reprises qu’il exercerait pleinement son mandat jusqu’à la dernière minute de son quinquennat, et que la consigne s’applique, on le suppose, à son gouvernement, conduire à son terme la discussion de la proposition de loi Lafon permettrait, d’une part, de donner corps au rassemblement de l’audiovisuel public et à la recherche de synergies et d’économies dans son périmètre élargi et, de l’autre, d’engager une recomposition de l’audiovisuel privé déjà décalée de cinq ans par rapport au projet de mai 2021…
En moins de 20 articles, donc avec un impact mineur sur l’agenda parlementaire. Le jeu parait clairement en valoir la chandelle.

