L'édito de Philippe Bailly

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« Les éditeurs au cœur du nouvel écosystème audiovisuel »

En vingt-cinq ans, l’audiovisuel a changé de forme sans changer de raison d’être. À la télévision linéaire se sont ajoutés les services à la demande, les plateformes, les réseaux sociaux, les chaînes FAST, les téléviseurs connectés et l’intelligence artificielle. Ces univers ne se remplacent pas : ils coexistent, s’hybrident et se disputent l’attention d’un même public.

Cette mutation déplace le centre de gravité du secteur. Hier, la rareté portait sur les fréquences ; aujourd’hui, sur l’attention, la visibilité et la confiance. La question n’est plus seulement de savoir qui produit ou diffuse, mais qui organise l’accès au public. Écrans d’accueil, moteurs, systèmes d’exploitation, recommandations algorithmiques et assistants conversationnels deviennent des points de passage. Ils facilitent la découverte, mais déterminent aussi ce qui sera vu et à quelles conditions.

Loin de diminuer le rôle des éditeurs, ce déplacement en renforce l’importance : choisir, financer, programmer, contextualiser et assumer la responsabilité des contenus. Une chaîne thématique est plus qu’un flux : une promesse, une expertise, un ton et une relation avec une communauté. Le linéaire conserve une force propre lorsqu’il simplifie le choix, crée des rendez-vous ou valorise le direct. Mais il devient l’une des expressions d’une marque éditoriale plus large, qui se décline aussi à la demande, sur les réseaux sociaux, dans des applications, à l’international. Cette transformation est un défi économique : devoir investir dans la donnée, les métadonnées, la technologie, l’accessibilité, la distribution et l’IA alors que certains revenus historiques s’érodent.

Plateformes, opérateurs et fabricants de téléviseurs ne sont pas seulement des concurrents : ils sont aussi des partenaires indispensables. L’enjeu n’est pas de les opposer aux éditeurs, mais d’organiser des relations équilibrées. Lorsqu’un acteur contrôle une interface structurante, le référencement, la recommandation, les données d’usage ou les conditions d’accès au public, ses responsabilités doivent être proportionnées à son pouvoir. Inversement, les obligations pesant sur les éditeurs doivent être réexaminées lorsqu’elles ne correspondent plus à la réalité concurrentielle.

La régulation doit devenir plus fonctionnelle, proportionnée et européenne. Elle ne doit ni protéger un modèle historique, ni considérer les nouveaux intermédiaires comme neutres. Ses priorités sont claires : garantir des conditions d’accès transparentes et non discriminatoires ; mieux partager les données agrégées utiles ; développer des standards de métadonnées ; assurer l’attribution des sources dans les réponses de l’IA ; mesurer la découvrabilité ; et simplifier les règles obsolètes.

Et parce qu’il n’existe pas un modèle unique de télévision payante – sport, documentaire, jeunesse, musique ou art de vivre obéissent à des économies et à des usages différents – les politiques publiques doivent partir de cette diversité plutôt que d’appliquer une réponse uniforme.

L’intelligence artificielle illustre cette double exigence. Elle peut aider les éditeurs à indexer leurs catalogues, traduire, sous-titrer, améliorer l’accessibilité, restaurer les archives et personnaliser la recommandation. Mais elle peut aussi devenir un intermédiaire supplémentaire entre la marque et son public. Pour que la valeur ne se dissolve pas dans l’interface, la source, l’identité éditoriale et le chemin d’accès au service doivent rester visibles.

L’avenir des chaînes thématiques ne se jouera donc ni dans la nostalgie ni dans l’effacement. Il dépendra de leur capacité à devenir des marques éditoriales multiplateformes, à mieux exploiter leurs droits et leurs catalogues, à mutualiser certaines briques technologiques et à conquérir de nouveaux marchés. À la puissance publique revient la responsabilité de préserver les conditions de cette adaptation : pluralisme effectif, concurrence loyale, capacité d’investissement et souveraineté culturelle. Dans l’âge de l’abondance, le rôle de l’éditeur n’est pas moins nécessaire ; il devient plus précieux encore.

Eric Brion

Délégué Général de l’ACCES

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