Au cours des vingt-cinq années, l’industrie des médias devra composer avec des ruptures sociétales, majeures par leur amplitude, brutales par leur rythme. J’en retiens trois facteurs sans lesquels toute anticipation serait vaine : démographique, climatique et technologique.
Le premier tient au vieillissement. L’INSEE prévoit une population stable d’ici 2050, mais au prix d’un basculement : 4 millions de – de 25 ans en moins, 4 millions de + de 65 ans en plus. 47 % des Français auront alors plus de 50 ans, 31 % seulement entre 25 et 49 ans.
Le deuxième tient au réchauffement. Météo France modélise +2,7 °C par rapport à l’ère préindustrielle, très au-delà des accords de Paris, avec des sinistres en chaîne qui n’épargneront rien ni personne : canicules, fonte des glaces, sécheresses, pluies violentes. La sobriété cessera d’être une posture militante pour devenir une contrainte partagée.
Le troisième procède de l’intelligence artificielle. McKinsey situe vers 2045 le seuil où la moitié du temps de travail actuel sera automatisée. Par gains de productivité ou destructions d’emplois, notre temps « libre » augmentera : l’IA nous rendra du temps.
De ces trois chocs se dessinent des conjectures : des publics plus âgés, plus disponibles, et plus anxieux sur l’avenir.
La sobriété deviendra une préoccupation majeure des citoyens comme des gouvernants et des entreprises, et le bilan carbone sera la grille de lecture incontournable de tout projet. Les technologies « one-to-many » (TNT, FM, DAB+, 5G broadcast…) pourraient regagner du terrain face au coût environnemental du « tout IP » et du streaming : diffuser un même contenu à des millions de foyers redeviendrait vertueux face au sur-mesure. D’autant que l’IA, énergivore fera de la puissance de calcul et de distribution une ressource disputée.
Le vieillissement, lui, élargira les cibles commerciales : on voit mal la publicité viser le seul petit tiers des 25-49 ans. Tout installera les seniors au cœur du marché. L’offre devra s’y adapter.
La libération de temps dopera la consommation de contenus. Le pouvoir d’achat arbitrera entre plateformes payantes et offre gratuite diversifiée. Mais l’industrie des contenus devrait y trouver son compte : plus de temps pour consommer, une IA pour produire plus vite et à moindre coût.
Les ruptures déborderont le seul périmètre des médias.
Elles toucheront l’éducation. Dans un monde saturé de contenus synthétiques, savoir lire deviendra savoir douter : distinguer le vrai du vraisemblable.
Elles toucheront la culture. À mesure que les audiences se fragmentent, le moindre rendez-vous largement partagé deviendra précieux : l’un des derniers feux de camp où une société se retrouve et se raconte d’une seule voix.
Le paradoxe vaut pour la création : dans un monde trop éclaté, la creator economy ne peut prospérer. On ne bâtit pas le succès sur la dispersion, mais sur les carrefours d’audience, que très peu savent créer et suffisamment monétiser. Médias de masse et « creator economy », longtemps étrangers, s’interpénètrent déjà, les uns cherchant les nouveaux codes, les autres la puissance ; en 2050, la frontière sera totalement effacée.
Elles toucheront la souveraineté numérique. Diffuser, stocker, calculer, mesurer les audiences deviendront des choix stratégiques, non de simples questions techniques. Confier l’information d’un pays à des infrastructures étrangères, non indépendantes, c’est en déléguer la souveraineté. Maîtriser ses propres réseaux de diffusion, y compris algorithmiques, redeviendra un atout, non un vestige.
Elles toucheront, enfin, les priorités politiques. Entre coût carbone du streaming et accès universel, entre régulation de l’IA et soutien à la création locale, les arbitrages de demain seront autant industriels que citoyens.
En matière de médias, 2050 n’appartiendra pas à celui qui le prédit le mieux, mais à celui qui s’y prépare le plus tôt. 2050 ne se devine pas : il se décide maintenant. Y compris pour la souveraineté des mesures, socle d’un marché média équitable et transparent.
Yannick Carriou
PDG de Médiamétrie
