Nos vies sont aujourd’hui rythmées par des algorithmes. Ce ne sont plus les créateurs, les artistes ou les journalistes qui façonnent nos horizons visuels ou intellectuels, mais des systèmes de recommandation opaques, conçus pour capter notre attention coûte que coûte. Sur les grandes plateformes de streaming, environ 70 % des contenus visionnés en proviennent.
Ces logiques ne sont pas seulement commerciales : certains États en ont fait une arme d’influence massive et assumée. TikTok en offre une illustration glaçante : son application, développée par le groupe chinois ByteDance, existe en réalité en deux versions bien distinctes. Douyin, réservée au marché chinois, bride le temps d’usage et privilégie des contenus éducatifs pour ses jeunes utilisateurs. TikTok, sa version internationale, livre au contraire les jeunes Français à un flux de contenus nocifs pour la santé mentale, jusqu’à encourager les idées suicidaires.
Qu’il est loin le temps où le web apparaissait comme l’eldorado d’une information gratuite, ouverte et accessible sans entrave. Aujourd’hui, les plateformes sélectionnent ce qui est visible et ce qui ne l’est pas. Elles définissent progressivement la carte du pensable, du remarquable, de ce qui est digne d’intérêt ou pas – ou plutôt de ce qui est digne de leurs intérêts.
Or, plus l’usage numérique progresse, plus la dépendance aux algorithmes s’accroît, balayant les schémas de pensée et les références culturelles de ceux qui n’ont pas les armes technologiques. La bataille culturelle et linguistique entre puissances se joue désormais sur un nouveau terrain : celui de la visibilité numérique.
L’anglais représente aujourd’hui plus de 20 % des contenus en ligne, contre à peine 3,4 % pour le français. L’intelligence artificielle, loin de corriger ce déséquilibre, risque de l’aggraver, les jeux de données utilisés pour entraîner les grands modèles de langage étant composés d’environ 57 % de contenus anglophones, contre seulement 3 % en français, et cet écart s’accentue.
Or, ces modèles reproduisent les biais linguistiques et culturels présents dans leurs corpus d’entraînement, au détriment des contenus en français. La voix de la France, depuis toujours thermomètre de la diversité culturelle dans le monde, est donc désormais clairement menacée en ligne.
La France conserve pourtant des atouts bien réels, à commencer par la francophonie. Avec 396 millions de locuteurs, le français est la quatrième langue la plus parlée au monde. Il devrait atteindre près de 700 millions de locuteurs à l’horizon 2050, soit 8 % de la population mondiale. Quelle erreur stratégique serait-ce que de voir le français marginalisé par les plateformes alors qu’il sera parlé comme rarement dans son histoire !
C’est désormais de survie culturelle dont il est question, ou tout du moins de souveraineté culturelle. Dans cette bascule, la France se doit d’apporter une réponse forte : c’est tout l’enjeu de la découvrabilité. En l’espèce, il s’agit de garantir qu’un contenu francophone n’ait pas simplement le droit d’exister ou la possibilité d’être produit, mais bien de pouvoir être effectivement rencontré par un public.
En la matière, le Québec a montré la voie en 2025, en adoptant une loi qui impose une meilleure exposition des contenus francophones aux plateformes, sous peine de sanctions. Pourquoi le Québec ? Peut-être parce qu’au sein du monde anglosaxon, il sent plus que d’autres territoires – et plus tôt que nous – ce risque d’invisibilisation culturelle qui nous guette.
A l’heure où les mutations en cours redessinent les conditions mêmes de la présence culturelle francophone dans l’espace numérique, la France ne peut pas se contenter de suivre : elle doit être fer de lance en Europe. Elle doit assumer un rapport de force sans naïveté et sans complaisance avec les plateformes étrangères, sous peine de voir sa culture invisibilisée jusque sur son propre territoire.
La bataille numérique n’est pas que technologique ou industrielle : elle est aussi fondamentalement culturelle – une raison de plus pour la France de s’y engager pleinement.
Alexandre Portier
Député du Rhône, Ancien ministre
Président de la Commission des Affaires culturelles et de l’Education de l’Assemblée nationale
