L'édito de Philippe Bailly

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« Nous n’aurons pas eu le temps de parler de l’IA au futur qu’elle balaie déjà nos repères »

Tout a changé pour la régulation de l’audiovisuel et du numérique depuis l’acte I, en 2016 : l’Union européenne a profondément renouvelé son architecture avec les révisions des directives sur les médias audiovisuels et sur le droit d’auteur, et la fondation d’un cadre pionnier de protection en ligne avec le RGPD en 2018 puis le règlement sur les services numériques (DSA) en 2024. Cette nouvelle régulation s’est traduite en France par la création de l’Arcom en 2022.

Depuis 2016, les enjeux pointés dans le premier opus de cet ouvrage[1] se sont avérés prégnants. Désormais, réseaux sociaux et plateformes de partage de vidéo captent la majorité de l’attention des jeunes (plus de 3 h par jour pour les 15-35 ans), avec des risques manifestes tant pour le public, et surtout les mineurs (conception addictive, contenus nocifs…), que pour l’information et la création, à l’heure où l’intégralité de la croissance du marché publicitaire est captée par les plateformes.

Cependant, malgré une situation économique qui se dégrade, télé et radio restent les médias n° 1 (trois quarts des Français regardent la télévision et deux tiers écoutent la radio, près de 3 heures par jour en moyenne). Et la croissance des Netflix, Prime, et autres Disney+ , spectaculaire, semble aujourd’hui plafonner au profit des nouvelles plateformes de partage de vidéos que sont YouTube et les principaux réseaux sociaux (Instagram, TikTok).

Une révolution chasse l’autre : nous n’aurons pas eu le temps de parler d’IA au futur qu’elle balaie déjà nos repères au présent. Son usage a plus que doublé entre 2023 et 2025 – la moitié de la population l’utilisait en 2025, dont 85 % des 18-24 ans. Sa généralisation est inéluctable, et avec elle trois défis au moins : la garantie des libertés individuelles et la protection des individus contre des contenus et manipulations dangereux ; la juste rémunération de la propriété intellectuelle des contenus qui alimentent les modèles ; et la préservation de notre souveraineté : l’IA doit s’adapter à nos sociétés, pas nous proposer insidieusement une vision du monde qui leur est étrangère.

Comment nous projeter sur les dix prochaines années ?

YouTube, Facebook, l’iPhone ou Netflix ont été lancés il y a 20 ans, et nous n’avons pas fini de les intégrer à nos modèles démocratiques et culturels. Nous ne pouvons pas nous permettre un tel délai de réaction pour l’acte II de la révolution numérique

Nous devrons d’abord rapidement parachever le cadre de la régulation du premier acte. Ce cadre a connu des succès éclatants, tels que l’intégration des services de vidéo à la demande au financement de la création. Sur les plateformes et les réseaux sociaux, il monte en puissance, mais notre ambition doit encore se concrétiser. Malgré de premières sanctions de la Commission européenne, le fonctionnement des algorithmes des réseaux sociaux demeure opaque, l’accès des chercheurs aux données insuffisant, et notre appréhension des plus grands risques (manipulations de l’information, haine en ligne, risques pour les mineurs) incomplète.

Nous devrons aussi répondre au revers de la révolution numérique qu’est la crise économique des médias producteurs d’information (télé, radio, presse). Leur part du marché publicitaire, de 50 % en 2018, devrait se situer autour de 20 % en 2030. C’est une menace pour l’information et le débat démocratique comme pour notre souveraineté culturelle.

L’ensemble de notre édifice normatif devra être adapté, qu’il s’agisse des grands principes de la loi de 1986 ou de la directive SMA et du règlement sur les services numériques. L’expérience des dix dernières années autorise d’ailleurs une certaine dose d’optimisme pour les dix prochaines : la société dans son ensemble perçoit aujourd’hui les risques et il n’est plus question, sous couvert d’un idéal libertaire trompeur, d’un internet sans aucune règle.  L’Europe a défini des leviers pertinents pour sa régulation (transparence, limitation des risques, implication de la société civile) et elle sait désormais que l’auto-régulation ou même la co-régulation ne suffisent pas.

Martin Ajdari

Président de l’Arcom


[1] Le Petit Livre Rouge de la Révolution Numérique

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