J’ai commencé à produire il y a vingt-cinq ans.
A l’époque, une série française était pensée pour un diffuseur français et pour son public. Aujourd’hui, une série française peut être regardée partout dans le monde, parfois par des dizaines de millions de personnes. De nouveaux partenaires sont arrivés, de nouveaux modes de financement et de distribution se sont développés, et nos œuvres voyagent comme jamais auparavant.
J’ai eu la chance de vivre cette transformation de l’intérieur. Elle a ouvert des possibilités extraordinaires aux producteurs, aux auteurs, aux réalisateurs et à tous ceux qui fabriquent nos œuvres.
Mais cette révolution n’est pas terminée.
Nous nous sommes beaucoup demandé comment les œuvres allaient être distribuées et comment les publics allaient les regarder. Cette question est en grande partie derrière nous. Nous pouvons aujourd’hui regarder ce que nous voulons, quand nous voulons et sur l’écran que nous voulons.
La question qui se pose est donc différente : qui financera les histoires que nous regarderons demain ?
Car pendant que les usages évoluent, la valeur se déplace elle aussi.
Les chaînes de télévision continuent de jouer un rôle majeur dans le financement de la création française. Les plateformes de streaming ont rejoint cet écosystème et y contribuent de manière importante. Mais dans le même temps, une part croissante de notre attention et des revenus publicitaires se déplace vers YouTube et les plateformes sociales.
Les frontières sont de plus en plus difficiles à tracer : on regarde YouTube sur son téléviseur, on y trouve des programmes de télévision, les diffuseurs y développent leurs plateformes numériques. YouTube comme les plateformes de streaming passent des accords avec les diffuseurs, travaillent avec les producteurs, les auteurs et les talents. Chacun entre peu à peu sur le terrain de l’autre.
Ce mouvement est une chance. À condition que les règles évoluent avec lui.
Notre modèle français repose depuis longtemps sur une idée assez simple : « ceux qui tirent leurs revenus des œuvres et de leur diffusion doivent participer au financement de la création ». Ce principe a permis de construire une industrie forte, de faire émerger des talents et de produire des œuvres capables de rencontrer leur public en France comme à l’étranger.
Il ne s’agit pas de demander aux nouveaux acteurs de devenir les anciens. Il ne s’agit pas de freiner l’innovation ou de protéger un modèle qui serait condamné à disparaître.
Il s’agit de faire en sorte que chacun prenne sa part.
L’intelligence artificielle rend cette question encore plus importante. Elle va transformer nos métiers, nos façons de travailler et sans doute une partie de la création elle-même.
Je crois beaucoup plus à l’adaptation qu’au repli, mais l’innovation ne peut se développer en fragilisant ceux dont elle utilise le travail et les œuvres.
Nous avons donc besoin d’un nouvel équilibre entre création, technologie et responsabilité.
C’est peut-être cela, pour moi, l’Acte II de la Révolution Numérique.
Le premier acte a bouleversé la manière dont nous regardons les histoires.
Le deuxième doit nous permettre de continuer à les raconter.
Car nous avons une responsabilité dans ce que nous laisserons derrière nous.
Je crois à la création comme un espace de liberté, de diversité et de transmission. Je crois aussi qu’un pays doit rester capable de faire entendre ses voix, de raconter son époque, ses contradictions, ses imaginaires. C’est une question de soft power. Les œuvres que nous produisons disent quelque chose de nous bien au-delà de nos frontières.
À l’heure où les récits circulent partout et où la bataille de l’influence est mondiale, notre capacité à produire des œuvres françaises et européennes fortes est essentielle. Si nous ne racontons pas notre vision du monde, d’autres le feront à notre place.
Rien de tout cela n’est acquis. Ce sont des choix que nous faisons collectivement, ou que nous renonçons à faire.
Isabelle Degeorges
Présidente de Gaumont TV, Présidente de l’USPA
