L'édito de Philippe Bailly

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« Il est minuit moins le quart pour les médias locaux »

La première révolution numérique a déplacé la valeur, souvent sans le dire. Les médias ont continué à financer le journalisme, notamment au niveau local, pour rendre compte de ce qui se passe dans nos régions ; les plateformes ont capté l’audience, la publicité, les données et, progressivement, la relation avec le public. Les rédactions ont assumé le coût de la vérification ; d’autres ont monétisé l’attention.

Aux États-Unis, les conséquences sont tangibles. Des milliers de journaux locaux ont disparu et les déserts informationnels s’étendent.

Cette disparition progressive du journalisme de proximité concerne aussi notre pays. Or la présence de journalistes au plus près des territoires est essentielle : qui informera demain le pays sur ce qu’il est réellement, alors que le nombre de journalistes diminue et que plus d’un sur deux sont établis en région parisienne[1] ?

Montée du sentiment d’abandon et des populismes de tout bord, nous en connaissons les conséquences. Souvenons-nous de la géographie des premières mobilisations des Gilets jaunes, qui avait aussi révélé la fragilité de nombreux territoires peu couverts par les médias de proximité.

La deuxième révolution numérique, celle de l’IA générative, peut accélérer cette évolution. Elle ne se contente plus de hiérarchiser les contenus et d’y donner accès : elle les lit, les résume, les reformule et les restitue directement.

Surtout, elle crée une « relation » d’intimité avec l’utilisateur, dont elle se pose en conseiller et en confident, et en coupant le lien direct avec les médias « traditionnels » que nous sommes. Le risque est que les éditeurs deviennent les sous-traitants invisibles d’agents IA qui fixeraient seuls le prix, les usages de la propriété intellectuelle et la captation de la donnée.

L’effet est déjà mesurable : 33 % et 38 % de baisse de trafic pour les éditeurs de presse, dans les pays européens où Google a déployé ses résumés générés par IA, d’après l’ARCOM. Moins de lecteurs qui accèdent à nos titres donc, et à terme moins de moyens pour financer les journalistes, les reportages, la vérification et les enquêtes.

L’intelligence artificielle peut pourtant être une chance pour les rédactions. Elle aide à explorer des corpus complexes, à détecter les « signaux faibles », à réduire la part des tâches répétitives et, finalement, à rendre du temps au journalisme : celui de l’enquête, du terrain et du dialogue avec les lecteurs.

Je suis d’une nature optimiste, et je pense encore possible qu’un partenariat équilibré se noue entre médias et plates-formes d’IA. Les modèles se nourrissent de l’information vérifiée que nous produisons ; il est donc légitime que nous en soyons rémunérés, comme les entreprises d’IA rémunèrent la puissance de calcul et l’énergie qu’elles consomment. C’est tout le sens des droits voisins dont les éditeurs sont titulaires, et dont l’adoption – rapide – de la Proposition de loi Darcos doit aider à la mise en œuvre.

C’est un combat que nous devons porter collectivement : presse régionale et nationale, radio, audiovisuel. Sans alliances, nous ne parviendrons pas à introduire un rapport de force. Ni à imposer des choix technologiques permettant de savoir ce que deviennent nos contenus une fois ingérés par les moteurs d’IA.  

L’urgence est réelle : les grands acteurs du numérique misent sur leur grande agilité et sur l’engourdissement de nos démocraties. Pour elles aussi, l’heure est à la mobilisation.

Le 2ème acte de la révolution numérique peut être l’occasion de nous réinventer une nouvelle fois. À condition de refuser d’être ravalé au simple statut de fournisseur de « matière première informationnelle » et de conserver l’ensemble des attributs et responsabilités de notre métier d’éditeur.

Fabrice BAKHOUCHE

Directeur Général du Groupe SIPA Ouest-France


[1] 55 %, Source : Baromètre social des Assises du journalisme 2024, à partir des données de la Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels (CCIJP)

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